Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz


Et les hommes ?

La fermeture de l'aciérie de Gandrange, suivie bientôt du train à billettes, scelle encore un peu plus le sort des sidérurgistes des vallées de la Fensch et de l'Orne. Résignés, amers, et pourtant fiers d'être les derniers représentants de la plus importante épopée industrielle française, ils s'interrogent sur leur avenir et sur celui de la sidérurgie lorraine.

Criminel. La scène tenait du Grand Guignol. Un matin d'hiver pluvieux comme la Lorraine les aime. 400 sidérurgistes massés au pied d'un podium, à l'ombre du laminoir, pour écouter le président de la République. Il avait un plan, il allait sauver Gandrange. A côté de moi, un vieux fondeur de la coulée continue, entièrement revêtu de sa tenue argentée qui le protège du métal en fusion, m'avait glissé deux phrases : " Tu te rends compte. Si c'est des bobards ce qu'il raconte, c'est criminel de laisser faire croire aux gars qu'il va les sauver ! " Le soir même, la ministre de l'économie, Christine Lagarde, contredisait les promesses présidentielles : l'Etat n'investirait pas, l'Europe le lui interdit.

Mobilisation. Vainement, on aura attendu une réaction. De nos élus d'abord, de la population ensuite, des milliers de familles qui vivent de l'acier, en comptant les sous-traitants, les intérimaires, tous les emplois générés par l'activité dans les commerces, les services publics... mais à part deux manifestations qui ont réuni deux à trois mille personnes, ensuite, rien. Le soufflet est retombé, la résignation a pris le dessus. Comment en vouloir à des familles qui ont déjà vécu tant de plans de licenciement dans la sidérurgie, qui est passée en Lorraine de 106 000 emplois en 1960 à moins de 10 000 aujourd'hui ? À Gandrange, j'ai croisé des anciens de Rehon, à côté de Longwy. L'un deux m'a dit en riant : " C'est la 5è usine que je ferme ! Après Rehon, Thionville, Uckange, Rombas... maintenant Gandrange ! "

Colère. Tout aussi vainement, on aura attendu une réaction des sidérurgistes. Avec en mémoire les actions violentes de Longwy il y a tout juste 30 ans, on pouvait imaginer que les hommes allaient se révolter contre la décision injuste de fermer Gandrange. Jusqu'au bout, on y aura cru. Un baroud d'honneur, un sursaut de fierté. Jusqu'à la signature des conventions de revitalisation et d'ancrage territorial à la Préfecture de Région en compagnie du secrétaire d'Etat à l'industrie, Luc Chatel. Autour de la place, des centaines de grilles barraient l'accès au bâtiment où se réunissaient les représentants de l'Etat, les dirigeants d'Arcelor-Mittal et les élus locaux, et comme si cela ne suffisait pas, une trentaine de fourgons de gardes mobiles étaient présents au cas où, pour contenir la colère des sidérurgistes. Pas un casque à l'horizon, pas une tenue de fondeur. Personne pour contester la signature des documents qui scellaient définitivement le sort de Gandrange.

Reclassement. Il devait être " exemplaire " selon la direction d'Arcelor-Mittal. A l'heure où l'aciérie ferme, la majorité des aciéristes ne savent toujours pas où ils travailleront dans quelques jours. Le chômage partiel atteint 2 à 3 semaines par mois à Florange et à Schifflange au Luxembourg où les gars de Gandrange doivent être reclassés ! Il n'y a pas de travail pour eux, encore moins de postes. Et que dire des intérimaires ? Plusieurs centaines de gars, certains travaillaient là depuis 5 ans ! Ils attendaient une embauche, ils ont été formés, ils connaissaient le métier comme les autres. A la casse, comme les autres. Les sous-traitants eux, se murent dans le silence. Près d'une centaine de petites entreprises vivent quasi exclusivement du travail sous-traité par Gandrange. Aucun ne veut parler, s'afficher, manifester. Tous craignent de perdre le peu de travail qu'Arcelor-Mittal leur donne encore : pas question de mordre la main qui nourrit.

Avenir. La sidérurgie lorraine ne va pas mourir avec Gandrange. Si les syndicats n'ont pas réussi à empêcher le pire, ils ont mis l'éclairage puissamment sur l'absence de politique industrielle de la part du gouvernement. Ils ont mis Nicolas Sarkozy au pied du mur. Ils ont forcé Mittal à prendre des engagements sur la poursuite de l'activité dans la vallée de la Fensch. Ils ont remis la sidérurgie à l'honneur, à l'heure où même en Lorraine on la considérait déjà comme un " passé au mieux, sinon un passif (enquête du conseil économique et social de Lorraine sur l'image que les Lorrains ont de la Lorraine) ". Je me souviens d'un intérimaire croisé devant les bureaux de Gandrange au portier nord. Pas encore 30 ans, jean de marque, chaussures pointues, fashion jusqu'à la coupe de cheveux. Il était tout rigolard d'avoir vidé le bureau du directeur par la fenêtre, en participant à une opèration de la CGT qui marquait le coup pour l'annonce officiel de la fermeture du site. " Tu vas faire quoi ? " je lui avais demandé. Il est redevenu grave : " Je vais rester sidérurgiste ".

negative_rf36/19
Retour vers L'air du temps
Copyright © 2007 v.2 - Paroisse Réformée - B.P. 90071 - 57304 HAGONDANGE CEDEX
Téléphone: 03 87 71 41 56 - e-mail: eral.hagondange@wanadoo.fr