Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Bien-être et mal-être au travail



Sylvie Foell, pasteur et animatrice de la mission dans l'Industrie d'Alsace du Nord dans le cadre de la SEMIS, est venue à notre rencontre pour un débat au sujet de la souffrance au travail. Elle ne proposera dit-elle, ni solution toute faite ni réponse stéréotypée car il s'agit simplement, dans cette rencontre organisée par le pasteur Alfred Koch, de faire circuler la parole, d'avancer ensemble et ainsi de nous construire en Église.

À noter précise-t-elle encore qu'ici il ne sera question que du travail rémunéré, ce qui ne signifie nullement que les autres formes d'activité ne sont pas considérées comme du travail.

Le travail constituant une activité majeure de la vie humaine, cette question se révèle importante : en effet pour que l'Église chemine avec les gens, elle doit articuler foi et réalité socio-économique et comprendre ce que les personnes rencontrées vivent au quotidien, d'autant plus que ce mal-être est souvent passé sous silence. Prendre conscience des cadences difficiles au travail et des situations de stress, permettrait notamment de comprendre pourquoi les paroissiens ont besoin de rester chez eux le dimanche matin. Aux Églises d'inventer peut-être d'autres modes de rencontre...

Source de revenu, d'insertion et de socialisation, facteur de plaisir, de dignité, d'épanouissement personnel et de reconnaissance sociale, moyen de prendre sa place dans la vie de la société, force de transformation pour la personne, chance de vivre coopération et solidarité avec les autres..., voici quelques-uns des bienfaits du travail évoqués spontanément lors de notre tour de table. À l'inverse, on relève aussi que la personne qui ne travaille pas ("femme dite au foyer", personne en recherche d'emploi...) se sent exclue par la société, elle n'intéresse personne et n'existe pas aux yeux des autres. C'est aussi lié à la question de l'image de soi.

De nombreux spécialistes s'accordent en effet à dire que le travail ne consiste pas seulement à produire : il engage toute notre personne et contribue à nous transformer et à nous structurer psychiquement. Ainsi Serge Paugam a montré que le travail est par définition humain et qu'il comporte trois dimensions : il procure du plaisir (source d'épanouissement), de la reconnaissance sociale (on a un statut) et un salaire (c'est un gagne-pain). Il participe à la construction de l'identité. C'est pourquoi lorsque toute une région a fondé son identité sur un domaine particulier d'activité (la sidérurgie par ex) et que l'activité en question se trouve atteinte, les gens se sentent en danger dans leur être, dans leur intégrité psychique, leur identité humaine. Et c'est un véritable drame pour eux.

Mais de nos jours le travail tient-il encore toutes ses promesses ? Il existe toujours des entreprises où tout se passe bien répond Sylvie, et où le travail contribue réellement au bien-être des humains. Mais malheureusement dans bien des entreprises, il produit plutôt de la souffrance. Et tous les milieux professionnels, toutes les catégories de salariés sont touchés par cette réalité.

En fait depuis une vingtaine d'années, le travail s'est transformé pour n'être sous-tendu que par une seule logique : produire pour produire et pour dégager toujours davantage de profit. L'intensification du travail est omniprésente et au sein de cette culture du résultat et de l'avoir, trône un nouvel outil : le management. Des pressions morales de plus en plus dures sont instaurées comme méthode de gestion. On demande à des équipes placées sous tension permanente de fixer elles-mêmes leurs objectifs en leur faisant miroiter liberté d'initiative et autonomie, mais si elles n'atteignent pas ces objectifs souvent inatteignables d'ailleurs, on les rend responsable des échecs et on applique des sanctions.

Dans ce fonctionnement, la présence du collectif est devenue un leurre et une duperie car ces méthodes stressantes génèrent plutôt de la rivalité, de l'agressivité, de la suspicion et bien souvent aussi de la solitude. C'est l'individualisme en fait qui de manière cachée est encouragé, et tout ceci génère de l'inconfort moral, de l'insécurité permanente, voire de la peur. Fréquemment, ceux qui dirigent l'entreprise n'ont plus de visage, on ne sait plus bien qui porte la responsabilité ni vers qui se tourner en cas de problème. À bien des égards, le travail se déshumanise donc et n'apporte plus guère de satisfaction si bien que le lien avec l'entreprise se distend. L'un des membres du groupe confirme cela : "à la belle époque les sidérurgiques même les plus âgés venaient à l'usine avec plaisir, ils s'investissaient et s'impliquaient entièrement dans leur activité professionnelle alors que de nos jours dès 50 ans ils attendent la retraite avec impatience".

Par ailleurs dans cette culture du "toujours plus", il faut être compétent tout de suite (et même "poly compétant") si bien que les plus anciens ne peuvent plus prendre le temps de transmettre leur savoir-faire aux plus jeunes. Encore un appauvrissement de la dimension collective et communautaire ! Les nouvelles technologies sont également en cause car elles font disparaître les limites entre vie privée et vie professionnelle : On doit être joignable partout et à tout moment par son téléphone mobile, on emporte du travail le week-end sur son ordinateur portable....

Cette logique de l'avoir et du "toujours plus" où tout est minutieusement mesuré (le temps, les gestes, les déplacements dans l'espace ...), dans laquelle l'humain n'a plus guère de place et qui ne craint pas de recourir à des méthodes qui font violence, cette logique ne peut qu'engendrer de la violence, celle que l'on trouve partout dans notre société. Elle produit aussi beaucoup de mal-être, et ici le travail rejoint son étymologie latine, tripalium, instrument de torture qui a donné "tourment, torturé". Une telle organisation du travail ne peut qu'être pathogène et les quelques témoignages présentés par Sylvie dans une vidéo sont très éloquents : Frustrations, humiliations et sentiment de l'impossible s'accumulent et des troubles de toutes sortes vont s'installer, pouvant aller du simple découragement jusqu'à une détérioration du goût pour la vie sociale, un repli sur soi ou même la grave dépression. À cela se superposent des problèmes de santé physique plus ou moins graves. On transporte bien entendu toute cette souffrance dans la sphère du privé, et l'équilibre familial peut être déstabilisé et menacé. Souvent le salarié s'impose de tenir le coup à tout prix, de s'accrocher, mais un beau jour il craque et ce qu'il supportait en silence fait irruption de manière brutale et bruyante.

Les personnes en situation de souffrance ont souvent des difficultés à en parler, c'est un mal passé sous silence, tabou et dérangeant. Il ne fait pas bon montrer ses faiblesses et ses fragilités de nos jours. Et il n'est pas facile d'effectuer une démarche de demande d'aide. Mais plus on s'enferme dans la situation pathologique, plus les troubles seront nombreux et plus il sera difficile d'en sortir. Il faut oser parler et oser protester. Des consultations spécialisées font leur apparition depuis quelques années, grâce à la sonnette d'alarme tirée par Marie Pezé. De son côté, l'Église assure une présence protestante dans le monde du travail grâce à la mission dans l'Industrie d'Alsace du Nord où intervient Sylvie Foell, proposant un accompagnement personnalisé

Devant des constats si alarmants, quelles sont les pistes qui pourraient donner un peu d'espérance et faire changer la situation ? La foi nous engage affirme Sylvie et elle a des conséquences dans l'exercice du travail, car c'est à partir de l'enseignement et des valeurs laissés par Jésus que nous existons dans le travail. Chacun(e), là où il est, reste acteur des choix qu'il effectue, et chacun(e) porte la responsabilité de ses propres manières d'être en relation avec les autres. Entre les deux logiques incompatibles qui s'opposent, la logique de l'avoir et la logique de l'être, chacun(e) peut se demander comment, à la place qui est la sienne et dans le poste professionnel qui est le sien, il peut se situer dans la logique de l'être. Chacun(e) peut revendiquer et réclamer de nouvelles organisations du travail dans lesquels on remet au centre la solidarité et le véritable travail collectif. Il faut oser produire une parole qui va à contre-courant des discours actuels.

Le dernier mot sera laissé aux Écritures... Que nous disent-elles au sujet du travail ? C'est par le biais du sabbat (Ex 20) que Sylvie choisit de traiter cette question car le sabbat dévoile une représentation de l'être humain qui ne se réduit pas à sa force de travail et de production. Il nous offre un repos qui n'est pas à envisager comme une simple parenthèse dans la cadence souveraine du travail. C'est un repos qui libère parce qu'il impose une limite à l'empire du travail et des rapports de domination, une limite également à la consommation effrénée, y compris dans le domaine des loisirs. Le sabbat offert par Dieu est au service de l'être humain et nous ouvre à la vie donnée gratuitement Savons-nous encore nous poser, et nous donner le temps de ne rien faire ?

Retour vers L'air du temps
Copyright © 2007 v.2 - Paroisse Réformée - B.P. 90071 - 57304 HAGONDANGE CEDEX
Téléphone: 03 87 71 41 56 - e-mail: eral.hagondange@wanadoo.fr