Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz



Des strings en acier



Je suis né en 1974, l'année de tous les records de production pour la sidérurgie lorraine. La suite, c'est l'histoire d'un long et lent déclin. Je n'ai jamais vu aucune usine ouvrir ses portes ou être modernisée, j'ai grandi au milieu des friches industrielles et au rythme des fermetures, des manifestations et des démolitions. J'ai même vu les usines qui devaient remplacer les usines, fermer à leur tour et disparaître (Daewoo, JVC, Panasonic...).

La sidérurgie c'est toute ma vie. Pourtant, je ne suis pas sidérurgiste. J'ai même tout fait pour ne jamais avoir à mener la même vie de labeur que mon père, entré en apprentissage à 13 ans, à la retraite à 60, la santé chancelante et l'impression d'avoir passé sa vie à travailler pour rien. J'ai le souvenir aigu de ses absences, à Noël, pour les anniversaires, l'obligation de ne pas faire de bruit le matin quand il avait travaillé de nuit, le magasin de vêtements du CE comme seul choix pour les fringues, les colonies de vacances à 400 dans des internats de lycée laissés vides l'été à Barcarés, et ses longues tentatives pour m'expliquer la sidérurgie, sa technique, ses hommes, la spécificité et la dureté de son travail : comme tous ses copains, mon père a été blessé et il a frôlé la mort au moins une fois. À l'usine.

La première fois que j'y ai mis les pieds, j'avais 19 ans. Mon père m'a fait le tour de son univers : les installations à froid, où les bandes de tôle défilent sur des kilomètres à la vitesse du son, subissent torsions et bains forcés de zinc, et pas âme qui vive sur des milliers de mètres carrés. Pour gagner un peu d'argent entre deux années d'études, j'ai bossé à l'usine l'été mais ça n'avait rien à voir : le travail était pénible, les rapports avec la hiérarchie absurdes, mais je savais à chaque fois qu'en septembre je retournais sur les bancs de la fac. Rien à voir avec ce que vivait mon père, condamné à l'usine à vie. Au fond j'étais et je suis toujours fier de mon père, qui a sué toute sa vie au train à froid pour qu'on n'y passe pas la nôtre, mais je ne voulais rien savoir de ce monde-là : tous les ans revenait la même angoisse de la fermeture du site, de l'obligation de déménager peut-être toute la famille à l'autre bout de la France. Je rejetais tout ça, consciemment, ou inconsciemment. Je savais aussi que tout ça m'était tellement familier, comme une partie du paysage, que ça ne pouvait pas disparaître : les hauts fourneaux, les scories, les crassiers, les hurlements des laminoirs, c'est le quotidien, un repère immuable. Je voyais bien en y passant que Joeuf et Homécourt étaient devenus des champs de ruines, qu'Uckange avait fermé avec fracas, que Rombas suivait le chemin, et qu'au fond la sidérurgie se réduisait comme peau de chagrin autour du dernier bastion lorrain : Hayange.

La prise de conscience, nerveuse et soudaine, c'est 2003 : le patron d'Arcelor annonce la fin de la filière liquide à l'horizon 2010, les hauts fourneaux ne seront pas rénovés, c'est la mort programmée de la sidérurgie dans la vallée de la Fensch. Coup de butoir : mon univers peut s'écrouler, c'est tangible, c'est possible, c'est en train de se faire.

En 2008, c'est Gandrange, et l'impression très nette que le souffle de la mort passe de plus en plus près, les mensonges et les impuissances politiques, les cris de douleur des sidérurgistes trahis et trompés, et des gars encore trimballés ailleurs : certain ont déjà fermé une demi-douzaine d'installations depuis Longwy. Arcelor est devenu Mittal par mariage forcé, mais personne ne se fait d'illusions sur le compte du patron indien. Mon père est à la retraite, mais je vois bien que son monde s'écroule petit à petit. Mon frère lui y est encore, tout comme mon oncle.

Il y a deux jours, c'est l'annonce que tout le monde redoutait, sans vraiment y croire. Les installations en arrêt "provisoire" ne repartiront pas dans la vallée de la Fensch, tout comme celle de Liège, où les hauts fourneaux sont condamnés, définitivement. J'assiste à la scène où le directeur du site, acculé par une vingtaine de militants syndicaux, ne veut rien dire, alors que tout le monde sait qu'il sait, puisqu'il est allé à Londres prendre ses directives. Il refuse de parler, les sidérurgistes haussent le ton, rien n'y fait. Je voudrais bien lui coller une patate dans les dents, mais je n'arrive même pas à croire à ce qui se passe. Je refuse l'évidence, un peu comme lui. Bien sûr, ce n'est pas une surprise, cinquante ans de casse en Lorraine et la lecture de tous les ouvrages historiques sur la question m'ont préparé à accepter ça. Mais je ne l'accepte pas. La sidérurgie c'est aussi ma vie, ce n'est pas que de la fonte coulée à 1480 degrés, de l'acier forgé en brames et en bobines de tôle, c'est aussi une culture, une éducation, une destinée commune, une esthétique faite de feu et de flammes, de luttes syndicales, de slogans, de manifestations, d'histoire et de doutes.

Au self des grands bureaux de Florange, lorsque les délégués ont annoncé la gravité de la situation aux sidérurgistes qui déjeunaient, je n'ai pourtant pas vu de résignation. J'ai entendu des mots forts, j'ai vu des yeux qui brillent de colère, j'ai senti l'envie de se battre. Chez les organisations syndicales, souvent divisées, en perte constante d'effectifs, la même rage. Après des décennies de fermetures d'usines, et autant d'impuissance des politiques de gauche comme de droite, tout le monde sait que la campagne présidentielle ne changera rien à l'affaire. Sarkozy est persona non grata dans la vallée depuis sa blague à Gandrange, et Hollande n'a même pas pris la peine de venir saluer les sidérurgistes à Florange lors de sa derniére visite, préférant soutenir les candidats aux législatives à Thionville. "On ne peut compter que sur nous-mêmes" : voilà le slogan. Rien d'autres à espérer sinon la révolte de toute une vallée contre un empire, celui de Mittal. Inutile d'espérer comme Lejaby l'usine de dessous féminins, que Sarkozy appelle un de ses riches amis patrons à la rescousse, pour racheter les usines de la vallée de la Fensch. Quoique, des strings en acier, ça aurait de la gueule.

Pour le collectif RF_36,
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