Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Le cycle d'Abraham (suite) : alliances, sacrifices et guerres scandaleuses

Cours de Thomas Römer donné au Collège de France en 2010.

28 janvier : Étude de Genèse 19, la destruction de Sodome et Gomorrhe et la naissance de Moab et de Ammon.

Ce récit biblique qui est le plus connu après l'histoire du sacrifice de Abraham, a donné lieu à toutes sortes d'interprétations, parfois intempestives et au détriment de ce que dit vraiment le texte biblique. Il se divise en quatre parties : L'hospitalité de Lot menacée ; la destruction de la ville et le sauvetage divin de Lot et de ses filles ; l'évocation de Abraham ; Lot et sa descendance avec ses deux filles.

Dans tout le reste de la bible ce récit est le plus souvent cité et les allusions à cette histoire sont toujours en rapport avec l'idée d'une catastrophe aussi importante que celle du déluge, mais ne renvoient jamais à l'idée d'homosexualité. Dans ces allusions, Abraham n'apparaît jamais, ce qui laisse penser que le lien entre Sodome-Gomorrhe et Abraham n'est pas originel et se serait construit par la suite. Certains des renvois bibliques à ce texte sont de type proverbial : Peut-être qu'au début pour annoncer une catastrophe avait-on juste l'habitude d'utiliser une expression du type "ce sera comme le renversement de Sodome", puis Genèse 19 serait devenue en quelque sorte la narration construite à partir de cette expression proverbiale. Et quand on a collecté les histoires sur Abraham et sur Lot, on a pensé nécessaire de raconter ce qui s'est passé à Sodome et Gomorrhe. Ce récit sert sans doute aussi à expliquer l'état désolé de cette région autour de la Mer morte.

Il utilise toute sorte de traditions, notamment celle de l'hospitalité de Abraham combinée avec le thème de l'hospitalité de l'un bafouée par l'autre.
On peut établir un lien entre ce texte et Juges 19 car c'est le même déroulement.

Comment le récit a-t-il vu le jour sur un plan littéraire ?
On peut affirmer qu'il n'a pas été écrit d'un seul trait, car on y relève des différences de style et de nombreuses questions de diachronie : Il se déroule dans une seule ville, Sodome, alors que les versets 24 et 28 mentionnent Sodome et Gomorrhe, ce qui correspond sans doute à la reprise d'un mythe ancien. Le verset 24 évoque feu et souffre, alors que le verset 25 parle de renversement. On est donc en présence de deux traductions différentes. L'apparition de Abraham est aussi très curieuse. En fait Gn 19,29 fait suite à Gn 13,12 car on peut lire les deux textes à la suite l'un de l'autre. La fuite de Lot à Tsoar est sans doute insérée dans le texte d'origine plus tardivement car sur le plan narratif et dramatique, l'événement n'a aucun intérêt. Sans doute est-il inséré pour montrer qu'à l'époque de la fuite de Lot, la cité de Tsoar existait encore. Il y aurait donc eu un récit primitif auquel se seraient rajoutés d'autres détails.

Quelques autres détails intéressants sont à relever, notamment la comparaison de l'hospitalité de Lot avec celle de Abraham : c'est le même accueil et la même formule d'accueil. Mais il y a des différences intéressantes : Abraham accueille dans une tente car c'est un Bédouin tandis que Lot le citadin accueille dans une maison. La préparation du repas et la nature des aliments est très différente aussi.

4 février 2010 : Suite de l'étude de Genèse 19

On a toujours compris ce récit en rapport avec l'homosexualité. Le terme "sodomie" vient effectivement de Sodome, mais si en français et en anglais il désigne bien des relations homosexuelles entre des hommes, en allemand il désigne des relations sexuelles avec des animaux. Donc rien à voir avec des relations homosexuelles.

Tous les habitants de Sodome se rassemblent devant la porte de Lot pour le menacer (v 4) et demandent à connaître les invités (v.5) Connaître c'est "savoir", mais en même temps ce terme hébreu est un euphémisme pour désigner les relations sexuelles. Comment donc comprendre la demande des habitants de Gomorrhe ? Certains exégètes disent que cela pourrait signifier "faire connaissance" avec des étrangers dans un but de contrôle, pour vérifier l'identité de ces voyageurs. Cela fait sens si l'on ne prend en compte que le verset 5 ; mais cela ne fait plus sens si l'on considère la suite du récit : pourquoi en effet Lot comprendrait-il la demande des habitants comme une agression ?

Ce qui est visé dans Genèse 19, ce n'est pas l'homosexualité, mais l'atteinte à l'intégrité des invités. Dans cette histoire il y a une transgression du respect de l'hospitalité. Dans l'Antiquité, l'hospitalité était l'un des piliers de la vie en société et s'y soustraire c'était commettre une faute aussi grave qu'un viol. Dans le Nouveau testament en tout cas, on a compris cette histoire de cette manière-là, en relation avec l'accueil de l'étranger (Mt 10,15).
Par ailleurs, tous les textes prophétiques de la Bible qui, pour exprimer une désapprobation à l'égard de certaines conduites se servent de cette histoire de Sodome, évoquent toutes sortes de choses qui étaient à reprocher aux habitants de Sodome (orgueil...), mais ils n'évoquent jamais des comportements sexuels.

Mais alors d'où vient cette interprétation en lien avec l'homosexualité ? L'origine peut se trouver dans la rencontre de la culture juive avec la civilisation helléniste à partir du 2e/3e siècle avant notre ère (coutumes grecques de pédérastie). Du coup on a relu l'histoire de Sodome et Gomorrhe selon cette perspective-là et c'est à partir des textes trouvés dans le livre des Jubilés ou dans le testament des Douze Patriarches, qui eux font ce lien, que l'on a pu imposer cette lecture de Genèse 19 comme un traité anti-homosexuel.
On a également utilisé ce texte pour justifier et imposer une législation anti homosexuelle. Au début, n'était puni que celui qui avait le rôle passif dans la relation homosexuelle. Car ce n'est pas l'aspect sexuel qui est condamné, mais la confusion des rôles : Dans la perspective juive, la femme est passive et l'homme est actif, les rôles sont définis de manière stricte et bien distincte. Le vrai coupable de la relation homosexuelle c'est le partenaire passif parce qu'il change de rôle et brouille les choses. Dans le Lévitique "tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme" exprime un interdit qui vise à éviter la confusion des rôles. On est bien loin de l'éthique sexuelle vue par le christianisme. Le concept d'homosexualité appliqué au texte de Genèse 19 est une sorte d'anachronisme car ce terme de toute façon n'a été inventé qu'au 19e siècle et donc on ne peut faire la lecture des textes anciens en utilisant des concepts modernes.

Suite du récit : Lot propose ses deux filles à la place des invités, les livrant donc aux habitants. Il se trouve dans un vrai dilemme éthique car il doit défendre deux principes contradictoires : Comme père, il doit préserver l'intégrité de ses filles et en même temps comme hôte il doit défendre l'intégrité de ses invités. La réaction des habitants est brutale et rappelle à Lot que lui aussi est un étranger. C'est Lot qui avait au début fait entrer les invités et à présent ce sont eux qui le font entrer pour le protéger. Ils aveuglent les habitants (qui au début voulaient connaître, d'où un retournement ironique), ce qui laisse suppose que ces invités ne sont pas des hommes ordinaires, ce sont des prophètes.
Lot est sauvé comme l'a été Noé le juste, on note que ce thème du juste est récurrent dans la Bible. Les gendres de Lot sont exclus du sauvetage, n'habitant pas chez Lot. N'étaient-ils pas plutôt de futurs gendres ? Leur exclusion était nécessaire pour la suite du récit (grossesse des filles par inceste). Lot doit se sauver avant que le soleil ne monte (insistance du texte sur ce détail) car le soleil est le moment du jugement (thème courant dans la littérature). L'interdiction de se retourner est un thème courant (Orphée). Au sujet de la femme de Lot, on relève que la métamorphose a de nombreux parallèles dans l'histoire du folklore mondial. Cette transformation en statut de sel est inspirée par les formations de sel que l'on trouve autour de la Mer morte.

Abraham apparaît dans ce récit comme témoin oculaire du jugement divin (v 27-28) ; son apparition est en lien avec sa précédente discussion avec Yahvé où il s'agissait de savoir si l'on peut détruire une ville où habitent encore des justes, et combien d'hommes justes sont requis. Le verset 29 résume toute l'histoire : Lot a été sauvé à cause de Abraham, celui-ci devenant alors source de bénédiction (pour tous les peuples) puisqu'il est le juste grâce auquel d'autres sont sauvés. Dans la tradition sacerdotale, Noé, Abraham et les trois patriarches sont les moteurs qui expliquent pourquoi Yahvé intervient en faveur de l'humanité.

Puis l'histoire de la descendance de Lot est retracée dans une sorte de généalogie narrative qui présente des transgressions difficiles mais nécessaires. Un parallèle est établi avec l'histoire du déluge et la question est la même : quel avenir reste possible après la catastrophe globale ? On retrouve aussi dans les deux histoires le vin, associé à une transgression sexuelle (un des fils de Noé découvre la nudité de son père enivré). Les filles, comme Lot un peu avant, sont dans un dilemme éthique, confrontées à l'interdit de l'inceste mais aussi au besoin de descendance.

Les Moabites et les Ammonites sont les deux peuples qui se trouvent à l'est du Jourdain.
L'étymologie est très incertaine : Moab signifierait "du père" et Ammonites, "fils de mon parent." Les liens entre Israël et ses voisins de l'est ont toujours été assez ambigus, et on trouve différents textes bibliques qui sont plus ou moins respectueux envers ces peuples. (cf Ruth la Moabite, ancêtre du roi David). Or ce récit laisse entendre que, via Abraham qui est de la même famille que Lot, les Israélites sont en lien de parenté avec Moab et Ammon.

11 février 2010 : Étude de Genèse 17, début du long discours divin.

Ce texte, qui est un récit de discours divin, est très important car il a souvent été utilisé et mal traité dans les questions modernes de géopolitique (la possession du pays), et de relations entre judaïsme, christianisme et islam. Tout l'enjeu est de savoir si Ismaël fait partie de l'alliance mise en place, de savoir aussi à qui le pays est donné et comment il est donné. Il convient donc d'étudier ce texte très attentivement.

Le récit est précédé par celui de la naissance de Ismaël et il est suivi par celui de l'annonce d'un fils pour Saraï. Il a pour fonction de préciser le statut d'Ismaël par rapport à Isaac. Le chapitre 21 sera l'accomplissement de la ligne narrative de ce chapitre 17. Le récit renferme l'annonce d'une alliance. Cette alliance s'accompagnera d'un changement de nom pour Abram, elle se concrétisera par le don de la terre et se caractérisera par un signe, celui de la circoncision. Saraï a aussi droit à un changement de nom et à l'annonce d'une descendance.

Le texte est incontestablement un récit sacerdotal (source "P"), on peut même affirmer qu'il constitue le centre sacerdotal de l'histoire de Abraham. Mais il est possible que le texte d'origine ne fût pas identique à la version actuelle, car plusieurs problèmes sont soulevés par les spécialistes :

- Au premier verset, le nom de Yahvé pose question car pour les sacerdotaux, la révélation du vrai nom du Dieu d'Israël ne s'est pas faite à l'époque de Abraham, mais lors de la vocation de Moïse (Ex 6). Il y a donc là donc une incohérence qui pour T. Römer est facilement explicable : le début de la deuxième partie du premier verset est tout à fait identique à ce qui se passe au chapitre 18 et on peut imaginer qu'un rédacteur sacerdotal a voulu lier les deux récits et donc a retouché le premier verset. Autre explication possible : le public à qui s'adresse ce texte sait déjà que ce Dieu c'est Yahvé ; seul Abraham ne le sait pas. Il s'agirait donc d'une stratégie narrative où l'on donne au lecteur une information que le héros du récit n'a pas.

- L'ordre de la circoncision : v 9 à 14. Premier problème, l'expression "garder l'alliance" ne relève pas du langage sacerdotal habituel, mais plutôt de la littérature deutéronomiste. Pareil pour "rompre l'alliance" et "la personne sera coupée de la communauté". Ces versets n'ont-ils pas été rajoutés plus tard ? On peut les ôter (de 9 à 14) et le récit reste pertinent.
Mais si on enlève ces versets, alors il y a un problème : on ne comprend pas pourquoi à la fin du récit Abraham pratique la circoncision. Ou alors il faudrait affirmer que le texte d'origine ne contenait aucune allusion à la circoncision et que seule l'alliance était annoncée, ce dont Thomas Römer n'est pas convaincu. Car les alliances dont parle "P" sont toujours accompagnées d'un signe et ici il n'est pas logique d'avoir une alliance qui ne se concrétiserait pas dans un signe. Mais il nous faut reconnaître que les versets 9 et 14 posent problème, surtout 14 qui imagine que quelqu'un puisse refuser la circoncision. Peut-être ce verset a-t-il été rajouté plus tard, de façon polémique en lien avec la période hellénistique où ce refus existait. (livre des Macchabées)
On peut aussi se poser la question au sujet de "celui qui est né dans la maison ou qui a été acquis avec l'argent d'un étranger". La mention est curieuse car elle suppose déjà une idée de prosélytisme, de gens venus d'ailleurs. (peut-être en lien avec un texte de l'Exode au sujet de l'intégration des esclaves).

Ce texte joue un rôle trés important dans le système sacerdotal. Selon la version sacerdotale, la première alliance passée avec Noé concerne l'humanité et s'accompagne d'un signe, l'arc en ciel. Le 2e pilier est en Gn 17, c'est l'alliance passée avec Abraham, qui concerne toute sa descendance et dont le signe est la circoncision. Puis il y aura en Exode 6 le 3e pilier, la révélation à Moïse. Et on aboutira alors à ce qui fait la vraie spécificité d'Israël : la connaissance du vrai nom de Dieu avec comme signe, le vrai culte sacrificiel qu'Israël est le seul à pouvoir offrir à Yahvé.
"P" conçoit donc trois cercles, et chacun se caractérise par l'emploi d'un nom divin spécifique : dans les récits de Création à portée universelle, il parle de Elohim, un nom très ouvert. Pour parler de la relation de Yahvé à Abraham et à ses descendants, son nom est El Shaddaï. Puis la vocation de Moïse, le petit cercle étroit du peuple d'Israël sera le seul à connaître le vrai nom divin.

El Shaddaï : via le grec, il est souvent traduit par Dieu tout puissant. On trouve plusieurs fois ce nom dans la Genèse, chez Job (mais sans "el"). L'étymologie n'est pas claire.
Un rapprochement est possible avec un mot qui signifie "la montagne". Ou avec un autre mot hébreu qui veut dire "des terres difficilement accessibles à l'homme". El Shaddaï serait le Dieu des endroits difficilement accessibles. Cela pourrait aussi signifier "le maître des animaux sauvages", ainsi qu'il se présente dans le livre de Job. Il y a eu toutes sortes d'autres spéculations : Le nom serait en lien avec les mamelles, ou avec "celui qui délivre", ou encore "celui qui se suffit à lui-même". La septante traduit souvent par Pentocrator, le Tout Puissant.
À remarquer que les auteurs sacerdotaux savaient que les tribus bédouines arabes du sud, avaient des divinités dont les noms indiquaient bien que ces divinités-là étaient la manière de ces tribus de vénérer le même dieu qu'Israël, mais sous un autre nom. "P" était un vrai théologien car il a voulu montrer le lien entre les descendants de la ligne Isaac/Jacob/Joseph, et les autres descendants d'Abraham. L'auteur (ou les auteurs) sacerdotal avait une vision très inclusive.

Au premier verset, la première parole adressée par Dieu à Abraham ("marche devant ma face") exprime l'idée d'un comportement adéquat à la volonté de Dieu. "Sois intègre" est une expression très courante (Lévitique), on la trouve aussi dans l'histoire de Noé avec toutefois une légère différence significative : Il est dit de Noé qu'"il marchait devant Dieu" tandis qu'il est dit de Abraham "devant la face de Dieu". Cela laisse voir qu'avec Abraham on se situe à un autre cercle car l'idée de la face comporte une connotation cultuelle.

Après sa première parole, Dieu introduit l'alliance. On peut se demander si le terme "alliance" est le plus adéquat, car dans une alliance les deux partenaires sont égaux, ils négocient. Or cela ne fonctionne pas comme cela dans la Bible, c'est plutôt un traité de vassalité où l'autre accepte ou refuse l'alliance, mais où il ne peut pas poser de condition.
Cette alliance débouche sur le changement de nom et s'accompagne aussi de l'idée de fécondité. On relève que celle-ci est exprimée par un foisonnement de termes ou expressions différents. C'est ce texte-là qui fait de Abraham le père d'une multitude.

L'étymologie du nouveau nom proposée par le texte est peu convaincante et on a beaucoup spéculé sur elle. Le changement de nom est en rapport avec l'idéologie royale : en Égypte quand un roi accédait à la royauté, il changeait de nom. "P" a voulu construire Abraham en parallèle à cette idéologie royale. La mention des "rois qui sortiront de toi" est un effet de style qui marque l'insistance ; contrairement où ce qu'il a souvent dit, elle n'est pas la preuve que "P" attendait une restauration de la royauté. Cette mention est à comprendre en lien avec le fait que "P", quand il écrit le texte, connaît déjà l'histoire, il connaît les rois d'Israël et les rois édomites et veut montrer que Abraham est l'ancêtre par excellence.

Autre curiosité : Dans le discours divin, on observe que pour parler de l'alliance, les termes utilisés ne sont pas les mêmes selon que l'on parle de l'alliance Dieu/Isaac ou de l'alliance Dieu/Ismaël. Certains ont voulu y voir que Ismaël ne faisait pas partie de la descendance de Abraham. Selon Thomas Römer, cette différence s'explique par le fait que Ismaël occupe une place particulière car il a une double fonction que n'a pas Isaac : comme Isaac, il fait bien partie de la descendance de Abraham, mais en même temps il a une fonction comparable à celle de Abraham, puisque lui-même est appelé à devenir un ancêtre de tous les peuples arabes énumérés en Genèse 25 alors qu'Isaac est appelé à poursuivre la lignée de Abraham.

18 février 2010 : suite de l'enquête sur Gn 17

Une alliance que l'on ne peut rompre :
Cette alliance est désignée avec une expression qui signifie "alliance éternelle". Cette particularité d'une alliance qui ne peut pas être rompue par un homme et qui provient de la seule initiative divine sans contre partie humaine, a quelque chose d'extraordinaire et de très différent par rapport à la théologie deutéronomiste ; car pour cette dernière, l'alliance peut être et sera rompue par les hommes. Selon "P", l'alliance demeurera malgré la destruction de Jérusalem et l'exil n'est pas à comprendre comme la marque d'une rupture entre Dieu et son peuple. Dans ce contexte, la circoncision n'est pas non plus une obligation de l'alliance comme on a pu le dire.

Le don du pays
"tout le pays de Canaan", ce n'est pas un terme géographique très précis, cela désigne tout le levant, sans autre précision. Certains textes permettent d'exclure Haran, l'Égypte et la région autour de la mer Morte. Pour le reste, on ne sait rien. Nulle part il n'est dit qu'Ismaël ne fait pas partie de la descendance et donc le texte ne peut pas être utilisé pour légitimer des revendications territoriales. Il est intéressant de se demander comment le pays est donné.
Il est donné comme "le pays des migrations" ou comme le pays "où tu es un immigré". On peut penser que cette expression a été choisie pour combiner l'histoire de Abraham avec celle de la conquête du pays et pour dire que la vraie possession du pays se passe avec Josué.
En tout cas le pays est donné comme une jouissance est donnée à quelqu'un, comme un cadeau de mariage qu'on peut reprendre. Il n'est pas donné comme une propriété foncière. On trouve cette même idée dans un texte du Lévitique (25) où Dieu dit que ce pays est à lui : "Vous êtes chez moi comme des immigrés". Dans la perspective sacerdotale, le pays est mis à disposition de Abraham et de sa descendance mais il reste la possession de Yahvé qui en est le vrai propriétaire. La septante a bien compris cela car elle traduit "jouir de la possession de la terre". Il faut donc très attentif au sens de certaines expressions.

La circoncision, signe de l'alliance.

Le verset 9 est très curieux car il contredit l'idée d'alliance perpétuelle. On pourrait le retirer sans problème et sans doute a-t-il été rajouté plus tard pour harmoniser les diverses opinions, pour corréler l'alliance vue selon des sacerdotaux avec l'alliance vue selon les deutéronomistes. On a là peut-être la première réinterprétation où la circoncision ne serait pas comprise comme une obligation. La circoncision est formulée au pluriel, c'est peut-être le signe que l'auteur a intégré dans son texte une formule plus ancienne reprise dans un texte indépendant.

La circoncision est répandue partout dans le monde, elle n'est pas une spécificité juive. Elle existe chez les Égyptiens où elle se pratique à l'adolescence. Pourtant, l'auteur sacerdotal insiste beaucoup sur ce signe : Genèse 17 est le seul texte qui en donne une explication claire.
Voici ce qu'on a pu dire à son sujet :
- elle existe pour des raisons médicales (hygiène, protection contre les maladies vénériennes)
- elle est liée à des rites magiques destinés à renforcer la fécondité. (le prépuce est une offrande)
- C'est un rite de passage marquant l'entrée dans la vie maritale.
- Elle a des connotations sacrificielles ou même pour repousser des démons. Ainsi s'explique ce texte mystérieux d'Exode 4 où le Seigneur attaque Moïse pour le tuer et où la femme de Moïse le sauve en pratiquant le rite de la circoncision sur le fils de Moïse. La circoncision a pour fonction de repousser une attaque divine.

La circoncision était courante chez les voisins d'Israël, mais l'auteur sacerdotal, en en faisant le signe de l'entrée dans l'alliance, lui a donné un nouveau sens, un sens théologique. C'est aussi lui qui a déplacé l'âge de ce rite de la puberté au nouveau-né, au huitième jour (influence des maths babyloniennes où le chiffre 8 est très important.) Ismaël, au moment de la circoncision, est âgé de 13 ans ce qui le distingue de Isaac. C'est une façon de marquer une différence entre les deux descendances.

La circoncision ne se pratiquant pas chez les Babyloniens, c'est un moyen pour les Juifs de la diaspora de marquer leur identité. Il y a donc des rituels qui dans certains contextes ne veulent pas dire grand-chose et qui dans d'autres contextes deviennent importants comme marqueurs identitaires.

Discours divin sur Saraï :
"P" a sans doute voulu indiquer un parallèle les deux noms, ceux d'Abraham et de Sarah car dans les deux cas le changement concerne la même lettre, le "h". Il est faux de dire qu'il existe une différence de sens entre Sarah et Saraï, c'est juste une variante orthographique.
On relève que Dieu ne parle pas à Sarah, mais de Sarah. Mais on note aussi que Sarah est bénie et que c'est la 1ère fois que dans Genèse 17 la racine hébraïque qui signifie la bénédiction, est utilisée. Comme Abraham aussi, Sarah sera à l'origine de rois et donc son destin est parallèle à celui de Abraham. Ceci est typique du milieu sacerdotal : d'un côté le patriarcat domine, mais en même temps il y a la volonté de reconnaître l'importance du rôle de la femme. Ce discours divin provoque le rire de Abraham qui est précurseur du rire de Sarah et qui sera aussi en lien avec le nom d'Isaac.

Le statut d'Ismaël :
Ismaël n'est pas exclu de l'alliance, il a droit à l'idée de multiplication, il a droit à la circoncision et il est destiné à être l'ancêtre de douze princes. La seule différence avec Isaac c'est qu'il ne peut pas rendre le vrai culte de Yahvé, ce qu'atteste le fait qu'en Gn 17, Dieu se présente à lui comme El Shaddaï et pas sous son vrai nom. C'est la vraie différence par rapport à Isaac qui est l'ancêtre de Jacob, Jacob qui sera le père des douze tribus, les douze tribus d'où sortira Moïse, Moïse à qui sera révélé le vrai nom de Yahvé. Pour "P", la différence est donc cultuelle, elle n'est ni territoriale, ni politique, ni liée à l'idée d'alliance.
Présentation de l'étude de Genèse 15 Retour vers À lire sur la toile
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