Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Le cycle d'Abraham (suite) : alliances, sacrifices et guerres scandaleuses

Cours de Thomas Römer donné au Collège de France en 2010.

25 février   Étude de Genèse 15, un récit d'alliance.

Chronologiquement selon l'ordre des chapitres c'est le deuxième récit d'alliance, mais il est fort possible que ce soit le récit d'alliance le plus récent de toute l'histoire de Abraham. Celui-ci n'y est pas installé comme père des nations mais comme père de la foi. Ce texte est en quelque sorte un "résumé" du Pentateuque, il le contient tout entier. Son verset 7, fort connu, a été utilisé par Paul (et par les protestants) pour défendre l'idée d'une justification par la foi, mais sa traduction reste est problématique et on pourrait bien le comprendre autrement.

Le texte se structure en deux parties parallèles, une 1ère partie liée à la question de l'héritier et une 2ème partie liée à la question de la possession du pays. C'est un mot dont la racine signifie hériter" et "prendre possession" qui fait le lien entre ces deux parties.

À quelle source attribuer ce texte étrange qui s'oppose à toute classification ? L'idée actuelle est de penser à une théologie plutôt deutéronomiste (les étoiles du ciel, couper une alliance...) et à une datation du début de l'Exil où les questions de la possession du pays et de la descendance (l'avenir) se posaient avec acuité. Mais il subsiste bien des questions au sujet des versets 13 à 16 dont on peut penser qu'ils ne peuvent appartenir au récit originel car ils font allusion à des textes sacerdotaux et sont redondants avec le v. 18. Thomas Römer n'est pas de cet avis, il n'y a pas doublon car le retour annoncé de la descendance n'est pas la même chose que dans le v 18 où il s'agit du don du pays. De plus si on supprime les v. 13 à 16, on ne peut comprendre l'image des rapaces : ceux-ci, oiseaux de mauvaise augure, annoncent un avenir difficile. Or si le texte ne parlait que des rapaces sans que l'avenir noir ne soit évoqué, le texte devient incompréhensible. De plus, le v. 13 reprend le v. 8. Si on le retire, la question posée au v. 8 reste en suspens. Il n'existe donc pas d'argument concluant pour éliminer les v. 13 à 16 du texte originel.
Le seul vrai problème pour Thomas Römer, c'est le doublet entre verset 2 et v. 3. La redondance pourrait s'expliquer par l'idée que le v. 3 est la glose (un rajout de glossateur) qui est là pour rendre le v. 2 compréhensible. Le texte originel serait donc 2a et 3b.

Avec Gn 15 on est en face d'un des derniers textes de la Torah, écrit par quelqu'un qui connaissait déjà la suite de l'histoire : Il existe clairement un parallèle entre les deux récits de Genèse 15 et Gn 17 car ils sont construits de façon comparable : on y trouve une promesse, une réaction de Abraham (plainte ou prosternation), la question de la descendance, la réaction de Abraham par rapport à cette descendance (foi ou rire), l'alliance et la question de la terre. Il y a une dépendance littéraire entre les deux textes, et il est certain que l'un des auteurs avait connaissance du rouleau de l'autre récit. Mais qui a copié qui ? On note que Gn 17 se réfère directement à son contexte littéraire immédiat et qu'il anticipe l'histoire de Gn 18 par le rire de Abraham et par l'annonce du fils, alors que Gn 15, lui, réagit d'une certaine manière aux chapitres qui vont suivre et qui peuvent apparaître comme des histoires de manque de foi, donc en lien avec la foi de Abraham. À la lumiére de certaines observations, c'est plutôt Gn 15 qui réagit par rapport à Gn 17. D'autres observations en rapport avec le vocabulaire vont dans ce sens.
On relève aussi des liens entre Gn 15 et Gn 14 : Les deux chapitres sont liés par un vocabulaire du même ordre et on y trouve les mêmes racines. L'auteur de Gn 15 connaît donc Gn 17 et aussi Gn 14 et il est très certainement l'un des derniers à écrire dans le Pentateuque.

Bien plus, l'auteur de Gn 15 présente une sorte de table des matières de tout le Pentateuque. Il est comme un sommaire d'histoire car tous les thèmes qui y sont abordés le sont aussi dans l'ensemble de la Torah. Il peut aussi se comprendre comme un catéchisme qui se construit par un jeu des questions et réponses mettant en place des convictions : À la question de Abraham sur l'hériter, correspond toute la thématique des récits patriarcaux et la grande descendance qui sera accomplie à la fin du temps de Jacob. Ici on a donc ici évoquées la 2ème partie de la Genèse et le début de l'Exode. La déclaration de Dieu "je suis Yahvé" fait allusion à la présentation de Dieu au Sinaï, ici on retrouve donc tout l'Exode. L'allusion aux animaux rituels qu'Abraham doit préparer correspond à tout le Lévitique. Puis le sommaire de l'histoire (tu seras opprimé...) est une allusion aux résumés historiques de Deutéronome (surtout Dt 26). Il s'agit donc bien d'un résumé du Pentateuque seul car nulle part on ne trouve d'allusion à la prise de possession du pays par une force militaire comme c'est le cas dans le livre de Josuè. L'auteur de Gn 15 fait de Abraham le moteur de toute la Torah et corrige ainsi une certaine théologie mosaïque.

4 mars 2010 :   suite de l'enquête sur Gn 15

Dans Gn 15, Abraham est donc vu comme le destinataire du contenu de la Torah qui précède et dépasse Moïse, et aussi comme un ancêtre œcuménique, une figure de concertation dans laquelle tout le monde peut se retrouver. Il fait l'unité (mais pas l'unanimité) dans les trois religions, notamment à cause de ce texte. Selon Thomas Römer, dans le don du pays raconté en Gn 15 l'auteur veut réunir tout Israël, ceux de la diaspora et ceux du dedans.

Dans le texte Abraham a plusieurs "casquettes" qui soulignent son importance. Il est en premier lieu construit comme une figure prophétique : La formule "la Parole du Seigneur fut vers Abraham" se trouve très souvent dans les livres prophétiques. Gn 15 présuppose aussi deux textes importants du corpus prophétique, Esaïe 7 où il est question de la foi, et Jérémie 34 où on trouve un rituel d'animal coupé en deux. Le contexte prophétique est également souligné par la vision : le visionnaire est un titre donné au prophète et tous les prophètes ont part au message divin par les visions.

Il est aussi construit comme une figure prédavidique : Dieu se présente à Abraham comme un bouclier et ceci est en rapport avec un contexte royal. On trouve cela deux fois dans la Torah, ici et en Deutéronome 33,29 où c'est la dernière parole que prononce Moïse dans la Bible. Ce n'est pas un hasard que la Torah soit en quelque sorte encadrée par ce thème. Autre indice : quand Dieu annonce à Abraham un héritier, il parle de celui "qui sortira de tes entrailles". Or on ne trouve qu'à deux endroits ce terme appliqué à un homme, ici et dans 2 Samuel 7 où la promesse de la dynastie éternelle est faite à David. Ici encore ce n'est pas par hasard, Abraham est bien vu comme le précurseur de David. Pour quelle raison ?
Parce que Gn 15 a vu le jour à un moment où on se demandait si la royauté, qui à l'époque de son écriture fonctionnait mal, était encore nécessaire à Israël. Ce texte répond qu'Israël a plutôt besoin d'un ancêtre qui dépasse les rois car toutes les promesses faites dans Sam7 ont déjà été faites à Abraham. L'assistance divine n'a pas besoin de passer par le roi, les fonctions du roi dans la Torah sont transférées sur Abraham et Moïse. Il n'a pas non plus besoin de pays c'est pourquoi l'histoire de la Torah s'arrête avant l'entrée de Moïse dans le pays . Et il n'a pas besoin non plus d'État, c'est pourquoi la Torah s'arrête avant l'installation d'une royauté davidique. En Gn 15 et par la reprise de thèmes appliqués à Abraham et à Moïse, on est donc au début de l'idée d'une séparation entre la religion et l'État.

Expression de la foi de Abraham avec le verset 6

Le verset 6 a été l'un des plus importants dans le christianisme naissant, c'est notamment sur lui Paul que a construit son idée de justification par la foi.

- La foi : L'auteur de ce verset connaît la littérature prophétique et évoque délibérément l'épisode de Achaz : si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas, dit Esaïe au roi Achaz qui a refusé un signe de la part de Yahvé. Abraham est vu comme un Antiachaz car lui, il voit le signe (les étoiles).
Le terme hébreu qui correspond à "croire" parcourt tout le Pentateuque et à trois reprises on le trouve avec Moïse : ils ne me croiront pas dit-il à Dieu ; puis lors de la traversée de la mer Rouge ; puis il est utilisé en négatif pour expliquer la chute d'Israël. Ce qui interroge c'est Nombres 20 où il est dit que Moïse ne croit pas (épisode des eaux de Mériba) : Moïse avait frappé le rocher avec le bâton et quand l'eau vint, Yahvé se fâche contre lui et Aaron parce que "vous n'avez pas cru". Ceci est très curieux, on comprend que Moïse n'a pas fait ce que Dieu lui demandait. Dieu avait dit de prendre le bâton comme signe de son autorité et de parler au rocher. Or Moïse frappe le rocher. Le but de ce texte est d'expliquer que si Moïse n'entre pas dans le pays, c'est à cause de sa propre faute. Ce qui est importe, c'est que dans cette thématique de croire, ni le peuple ni Moïse ne parviennent à cette confiance à l'égard de Yahvé. Une seule personne met sa confiance dans Dieu, c'est Abraham. C'est ici dans ce verset 6 de Gn 15 que Abraham devient vraiment le père de la foi, il dépasse Moïse.

- Il lui compta cela comme justice : la lecture traditionnelle pose quelques problèmes car la Septante traduit le verbe au passif (cela lui fut compté) alors que le texte hébreu dit, sans préciser le sujet, "il lui imputa cela". Mais qui est le sujet et qui est l'objet ? Selon la lecture traditionnelle, c'est Yahvé qui considère que Abraham est juste ; mais du point de vue grammatical cette façon de comprendre ne s'impose pas : le dernier sujet nommé, c'est Abraham avec "Abraham crut en Yahvé" ; et on aurait donc dû avoir "et Yahvé lui compta cela comme justice". On peut donc comprendre ce verset d'une façon différente où c'est Abraham qui considère que Yahvé est juste à cause de son discours précédent.

Et c'est exactement ce qu'on trouve en Néhémie 9 (qui connaît Gn 15) où il est dit, en s'adressant à Dieu : " qui a établi tes paroles car tu es juste". Cela justifie et autorise une compréhension différente de Gn 15 selon laquelle c'est Abraham qui considère que ce que Yahvé lui dit est une preuve de la justice divine. Si cela est vrai, le thème de ce texte ne serait pas la justification de la foi et il est tout à fait envisageable que la justice dont il est question est la justice divine. Le terme employé n'est pas un terme juridique. Il correspond à un comportement respectant les règles d'un groupe. Il peut s'agir aussi d'une relation entre deux personnes : être juste à l'égard d'un partenaire. Dans les Psaumes on parle souvent de la justice de Yahvé comme l'intervention salutaire divine en faveur du peuple, un groupe, une personne.
Autre texte intéressant, c'est Dt 9,6 où Moïse s'adresse au peuple qui se prépare pour occuper le pays. Si on met ces deux textes en relation, Gn 15 prend un sens tout particulier : aucune justice humaine ne peut être revendiquée pour expliquer pourquoi Israël a le droit d'être dans ce pays, c'est dû à la seule action de Yahvé.

Après la révélation, Abraham est appelé à préparer un sacrifice étrange, c'est en tout cas ce que laisse supposer la nature des animaux. Mais il s'agit d'un sacrifice différent que ceux traditionnels : Abraham doit découper les animaux. On trouve cela en Jérémie 34, quand le prophète se plaint des Judéens qui se sont engagés à libérer les esclaves et qui ne l'ont pas fait. Jérémie dit alors que parce qu'ils n'ont pas respecté l'alliance passée, il les livrera en coupant un taurillon en deux et en les faisant passer entre les morceaux. Quel peut être le sens de cela ? En hébreu conclure une alliance c'est littéralement "couper une alliance". Alors le rituel indiqué par Jérémie est une sorte d'automalédiction pour le cas où l'alliance n'est pas respectée : si vous n'agissez pas conformément aux stipulations du contrat, il vous arrivera la même chose qu'à ces animaux, vous serez mis en pièces. On trouve cela dans d'autres textes anciens que dans la Bible.

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