Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

La construction d'un ancêtre : la formation du cycle de Abraham

Cours de Thomas Römer donné au Collège de France.

Dès la Genèse, Abraham apparaît comme une figure œcuménique et multiple. Pourquoi est-il devenu l'ancêtre des trois religions monothéistes et quelle est sa spécificité ? Dans ce cours, Thomas Römer brosse un portrait général sur l'histoire d'Abraham telle qu'elle se trouve dans la Genèse et présente les différentes manières de comprendre les choses en esquissant des hypothèses sur la formation de ce cycle. Ce cours sur la figure de Abraham dans lequel Thomas Römer va naviguer à plusieurs niveaux de connaissances, est clair, très agréable à écouter, parfois ardu, et surtout passionnant.

11 février : En introduction, quelques questions sont développées :
  • La structure du texte biblique : Thomas Römer montre comment les différentes parties de la Genèse qui racontent cette histoire complexe s'articulent entre elles, comment on peut les analyser en les liant de telle ou telle manière. On peut se risquer à des regroupements thématiques (par exemple thèmes de pays, des bénédictions, de la descendance) ; on peut aussi regrouper selon les déplacements géographiques du patriarche, et c'est plutôt l'option choisie dans ce cours.
  • Les genres littéraires du texte : il y a les récits ethnologiques explicitant les rapports entre les peuples, et les récits étiologiques expliquant l'origine d'une coutume ou d'un nom. Le mortier de l'histoire ce sont les promesses, bien que curieusement le mot "promesse" n'existe pas en hébreu. La promesse d'un fils en est le fil narratif essentiel. À cette annonce de descendance se rajoutent les promesses de bénédictions et de pays. Ces trois thèmes traversent et structurent toute la Torah. Il est évident que l'histoire de Abraham n'a pas été écrite par un seul rédacteur et d'un seul trait car certains chapitres par exemple semblent ignorer ce qui est raconté dans les précédents. Et puis Abraham est présenté de si diverses manières que cela ne peut être l'œuvre d'un seul. Il s'agira alors d'effectuer une sorte de travail d'archéologue pour déterminer les différentes couches rédactionnelles.
  • Le rapport aux autres, thème très important dans l'histoire de Abraham. On constate que Abraham et sa descendance sont placés dans un schéma généalogique qui incorpore toujours les autres habitants du pays et que donc l'association entre don du pays et expulsion des autres peuples, n'existe pas dans la Genèse. Il y a cohabitation, et pas confrontation. L'idée d'un ancêtre commun traverse toute la Genèse, contrairement au livre du Deutéronome qui prône l'idée d'une séparation entre les peuples.
  • La question de l'Abraham historique est finalement peu intéressante car ce sont les histoires transmises sur le patriarche qui ont été importantes et fondatrices pour le judaïsme. Et c'est dans cette perspective qu'il faut étudier les textes bibliques. Abraham, comme d'autres figures de la Bible, est avant tout une figure légendaire qui échappe à l'historien.
  • L'existence de ce qu'on a appelé "l'époque patriarcale" est questionnée et contestée, il vaut donc mieux abandonner cette idée. Au regard de certains indices et de certaines connaissances, il est difficile d'imaginer une époque historique précise au 2ème millénaire. L'idée d'une grande migration amorite au 2ème millénaire est sujette à caution. Et les coutumes dont il est question dans la Genèse peuvent très bien relever du 1er millénaire. De plus, l'étymologie du nom de Abraham pose problème et la plupart des conjectures faites autour des noms trouvés dans la Genèse ne tiennent plus. D'ailleurs dans la Genèse il n'y a aucune indication historique très précise et sans doute aucune volonté de datation.

18 février : Suite de l'introduction

La formation littéraire de cette histoire pose un certain nombre de questions. Comment peut-on imaginer la mise par écrit des textes ? Un certain nombre d'indices montrent que les textes n'ont pas été rédigés d'un seul trait : il y a différentes manières de représenter Abraham, certaines histoires sont racontées plusieurs fois, les styles littéraires sont différents, certains chapitres semblent ignorer ce que les précédents racontaient etc. Le modèle standard (sources yahviste, deutéronomiste, Elohiste...) avec lequel on a pensé pendant longtemps pouvoir expliquer la mise par écrit de l'histoire du patriarche, n'est plus pertinent. Il est largement remis en cause depuis les années 1970 car les problèmes soulevés par ce modèle documentaire sont multiples. Par exemple, il ne rend pas compte de la spécificité du Pentateuque et il n'explique pas comment tel ou tel auteur a trouvé son histoire (inventée ? collectée ?).
Actuellement, deux grandes options fondamentales peuvent être retenues. Selon la première, la formation du cycle de Abraham ferait partie de l'ensemble du Pentateuque. Mais ce modèle pose une question cruciale : jusqu'où pouvons-nous aller dans les étapes antérieures à la construction des textes ? En fait il est illusoire de prétendre reconstruire au verset près les textes les plus anciens, on ne peut qu'en cerner les contours. Thomas Römer préfère l'autre modèle, selon lequel il y a une spécificité de la tradition patriarcale : L'histoire de Abraham n'est pas une partie du Pentateuque, mais une œuvre littéraire autonome qui à la base aurait pu être composée de petits récits indépendants. Il faut la comprendre comme une histoire qui se suffit à elle-même et qui n'a pas besoin d'une suite. Elle tourne autour de la quête d'une descendance, de la légitimation d'un territoire et autour des rapports avec les tribus voisines. C'est ensuite la vision sacerdotale qui aurait fait le lien entre l'histoire des patriarches et l'Exode, dans un texte qui prend forme à partir du 6e siècle. Ces récits auraient été regroupés à l'époque babylonienne pour justifier le droit des Judéens non exilés à avoir un pays.

26 février : Étude du texte Gn 11/26-12/9

Ce texte comporte deux visions : une vision sacerdotale qui s'intéresse à la généalogie et aux déplacements géographiques qui découleraient de l'initiative de Térah (et pas de l'ordre divin). Et une perspective post-sacerdotale qui insiste sur la foi de Abraham et sur les promesses divines et qui met en lien le départ du patriarche avec l'ordre divin. Cette dernière perspective envisage le texte biblique comme une construction théologique.

Ce texte est une introduction à l'histoire du patriarche et fait aussi le lien avec les textes bibliques qui précèdent. Il date probablement de l'époque perse. Sa structure est particulière : il comporte un élément central, le discours divin, qui est encadré de trois façons différentes : par des notices chronologiques, par des encadrements d'itinéraires, et par des éléments liés à la descendance. Les deux premiers types d'encadrements comportent des césures, comme des points de rupture destinés à marquer des différences entre Térah et Abraham. Un certain nombre d'indices permettent de dire que ce texte n'est pas l'œuvre d'un seul auteur : il y a des redondances, on peut passer de certains versets à d'autres en en sautant sans que cela ne rompe le récit... Ceci est primordial car cela permet de voir une évolution dans la manière dont on peut envisager le déplacement de Abraham et de sa famille en Canaan. Est-il parti sur une initiative de Térah ou sur ordre divin ? Et d'où est-il parti ? Et Térah est-il encore vivant au moment où Abraham part (ambiguïté du texte) ? Ce qu'on croyait depuis longtemps (par exemple qu'il est appelé par Dieu dans la ville de Our) n'est donc plus aussi évident et certain.
La généalogie du début, comme toutes les généalogies bibliques, est très importante. Elles ont une fonction politique (définir les liens de parenté entres les différents groupes de la société), une fonction identitaire ou même égalitaire (définir les relations de parenté à l'intérieur d'une même génération de différents groupes). Elles sont instables, ne sont pas transmises fidèlement et peuvent même "bouger" ; par exemple pour légitimer des alliances, on "invente" des liens familiaux lointains. Les noms que présente une généalogie portent toujours du sens. Cette généalogie de Gn 11 en particulier cherche à relier les noms de personnes aux milieux lunaires de l'époque, comme si l'un des auteurs avait voulu suggérer qu'il existait des liens entre les origines des patriarches et le culte lunaire, entre le Dieu de Abraham et les dieux de ces cultes. On peut presque parler de la théologie "inclusive" du milieu sacerdotal. Cette allusion au culte lunaire a aussi peut-être quelque chose à voir avec le thème de la fertilité.

5 mars : Suite de l'étude de Gn 11/26-12/9

La 2ème partie du texte est une introduction théologique de la vocation de Abraham, avec un ordre divin qui arrive un peu brutalement, suivi de nombreuses interventions divines. L'auteur veut nous présenter un patriarche exemplaire qui obéit sans poser de questions (ce ne sera pas toujours le cas) et qui est aussi vu comme une figure prophétique (le récit est construit comme certains récits des livres prophétiques). Très important à noter, dès la 1ère annonce divine concernant l'avenir de Abraham, cet avenir n'est jamais envisagé en dehors des autres peuples. La série d'ordres divins donnés à Abraham au sujet de ses déplacements (puis par la suite donnée aux autres patriarches), met en place toute une construction spatiale dont le centre, c'est le pays de Canaan (par deux fois, ordre d'y aller) ; et vers la fin de l'histoire, même l'Égypte qui n'était pas une option, en devient une. La promesse qu'Israël deviendra un grand peuple plaide en faveur d'un texte tardif écrit à un moment où l'histoire du peuple s'est déjà bien engagée (époque perse).
  • L'expression "un grand nom" provient de l'idéologie royale mais joue surtout une fonction d'anti-Babel puisque Dieu promet le rassemblement et non plus la dispersion. Puis l'idéologie de la royauté est comme déplacée dans l'expression "les familles du sol" qui exprime plutôt l'idée d'universalisme. Les origines d'Israël ne sont plus liées à la royauté.
  • Les âges de Abraham tels qu'ils sont indiqués par les rédacteurs sont une tentative pour structurer toute l'histoire. (analyse détaillée de ces âges)
  • Les déplacements à Sichem, Béthel, Le Néguev, tels qu'ils sont racontés ont également une visée théologique. Chacun de ces lieux est étudié par T. Römer en fonction de son rôle dans l'histoire biblique. Comme ce sont des lieux importants pour le Judaïsme, il était important aux yeux de l'auteur, que Abraham s'y soit arrêté. De plus ils permettent d'introduire le thème de Canaan. Pour lire la Genèse, il ne faut jamais oublier que l'annonce des promesses de pays est faite à un moment où le destinataire se trouve déjà dans le pays. L'injonction à quitter son pays, ne comporte donc pas l'idée d'habiter un pays occupé et ne crée pas de situation d'envahissement (contrairement à l'histoire de Moïse). Les déplacements de Abraham qui vient de Arrân pour aller à Sichem et revenir à Béthel, sont calqués sur ceux de Jacob quand il revient de chez Laban. Là encore, on est une construction théologique qui vise à faire de Abraham, l'ancêtre ou le précurseur de Jacob. Quant à la connexion avec Our, elle vise à "refaire" le chemin des exilés babyloniens en retour vers la Palestine. On note aussi que les autels construits par Abraham lors des déplacements ne servent jamais pour des sacrifices (c'était pourtant le cas à l'époque), ils ne sont qu'un lieu où invoquer Dieu. Or ce n'est qu'après 587 que s'est interrompu le culte sacrificiel.

Gn 12/10-20 : C'est le contre-pied du récit exodique
Ce texte, écrit sans doute d'une seule main, est raconté à trois reprises dans la Torah avec quelques variantes. Il est très différent du précédent car Abraham y prend lui-même des initiatives. Il est encadré par deux déplacements (Abraham descend en Égypte/il monte depuis l'Égypte). Cette technique littéraire, fréquente dans les récits bibliques, sert à bien intégrer dans l'itinéraire de Abraham, son séjour en Égypte. Si on regarde comment les deux autres récits du même type (Gn 20 et Gn 26) sont encadrés, on s'aperçoit que l'encadrement spécifique à chaque récit évoque à chaque fois un enjeu majeur pour Israël : le pays, la descendance, les bénédictions, les trois thèmes de la Torah.

26 mars : Suite de l'étude de Gn 12/10-20 qui sera mis en parallèle avec les deux autres récits analogues

Au sujet de ce texte, beaucoup de questions se posent, qui restent ouvertes.
  • S'il est clair qu'Abraham va en Égypte à cause de la famine, avec quel statut y séjourne-t-il ? Comme un guer, c'est-à-dire comme quelqu'un qui s'installe pour une longue durée en s'intégrant à la société d'accueil, avec un statut juridique particulier... (explications détaillées de guer et de guérims).
  • Pourquoi Abraham pousse-t-il sa femme à se faire passer pour sa sœur ? Plusieurs réponses sont possibles ; par exemple il était d'usage d'appeler son épouse "ma sœur" (cf Cantique des Cantiques) ; mais cela n'explique pas la véritable transgression opérée par Abraham. On relève aussi une sorte d'anachronisme : Abraham dit de sa femme qu'elle est très belle, or elle avait déjà un âge avancée... On peut supposer que ce récit méconnaît la chronologie sacerdotale, qu'il est plus ancien et qu'il a été combiné après coup avec le reste. C'est aussi pourquoi dans le récit sacerdotal Abraham est un homme riche dès le début alors qu'ici il ne semble s'enrichir qu'en Égypte
  • Comment Saraï réagit-elle ? Et est-elle consentante ? Elle ne dit rien dans le texte. On ne sait rien non plus de son intégrité.
  • Quels sont ces "plaies" par lesquels Yahvé intervient et pourquoi Pharaon est-il puni, puisqu'il ne connaissait pas la vérité ? Une explication en rapport avec le concept d'ordre du monde est possible : L'ordre du monde doit être maintenu à tout prix et quand une action commise, même toute petite, risque de le compromettre, il doit y avoir sanction.
  • De quel Pharaon s'agit-il ? Il n'a pas de nom. En fait peu importe son nom,car il symbolise toute l'Égypte. Et les relations entre Israël et l'Égypte sont un des grands thèmes bibliques ; ce récit en est une sorte de prélude. On note que ce Pharaon-là s'oppose à celui de Exode car il reconnaît immédiatement Dieu et laisse partir Abraham. Le texte prend donc le contre-pied de la tradition exodique qui est hostile à l'Égypte et propose tout un débat théologique sur la place et l'utilisation de cette tradition exodique. Pour l'époque à laquelle il est écrit (celle de Josias), il comporte aussi une opposition de l'aristocratie rurale contre le centralisme de Jérusalem qui voulait contrôler le royaume. Enfin, il a pu être lu comme une fable polémique contre ceux qui quittaient le pays de Palestine.
Comment lier les trois textes qui racontent cette histoire ? (Gn 12, Gn 20 et Gn 26). Selon une hypothèse solide, Gn 12 serait le texte le plus ancien et les deux autres auraient été écrits en réaction au premier.

Gn 20 : Placé entre le récit où les filles de Loth couchent avec lui pour avoir des fils et le récit de la naissance de Isaac, ce texte est en lien avec la question de la descendance. Il est différent du premier par son plan et par le fait que "l'ordre du monde" y est rétabli. Il permet d'expliciter des éléments de la 1ère version en précisant comment Dieu frappe le roi, comment ce dernier est mis au courant de la situation (songe), quelle est la nature des coups divins, quelle est la situation de Saraï.

2 avril : Suite de l'étude de Gn 20
Ce qui est intéressant dans cette tentative d'interprétation du premier récit (Gn 12), c'est la façon dont Dieu entre en contact direct avec le roi étranger à travers un songe (et non pas par un intermédiaire tel qu'un envoyé) et la manière dont cet étranger dialogue avec Dieu. Dieu est désigné avec un article, comme dans certains textes datant de la fin de l'époque perse et ceci est un indice précieux pour la datation. Le recours à un article servira à établir un lien entre Abraham et Jonas (on trouve cet article dans le Livre de Jonas.). On relève la persévérance avec laquelle Abimelek est dépeint comme un roi juste et exemplaire, alors qu'il est philistin : "Tueras-tu un Goy juste ?" Cette question fait sens si on comprend le mot "goy" dans son sens plus tardif de l'époque perse, dans le sens de païen. C'est toute la question de la justice divine (détruiras-tu tout des villes entières pour un coupable ?) et de la responsabilité collective qui se pose ici. Dans cette histoire, c'est Dieu qui a tout mis en place (comme lorsqu'il endurcit le cœur de Pharaon) pour montrer la justice d'un roi étranger (pédagogie divine).
Pour justifier son affaire, Abraham invoque le fait que dans ce lieu il n'y avait pas la crainte de Dieu. Pourtant le verset 8 affirme le contraire. Ce texte vise à montrer avec insistance que cette crainte de Dieu existe bel et bien chez des étrangers, et que des païens sont tout à fait capables de comprendre aussi ce qu'est ce Dieu d'Israël (cf les craignant-Dieu). On peut poursuivre ainsi le parallèle avec Jonas sur le bateau (crainte des marins), ce texte suggérant que Abraham est comme Jonas, un peu ambigu. Quant à l'autre raison invoquée par Abraham, selon laquelle Saraï est un peu sa sœur (sa demi sœur), elle pose un grave problème ; même si elle a été rajoutée par un auteur qui ne supportait pas que le patriarche ait menti, elle constitue alors une transgression claire du Lévitique et du Deutéronome (interdiction d'épouser une demi sœur). Ce texte est donc un plaidoyer en faveur de la diaspora, c'est-à-dire d'un judaïsme qui accepte l'intégration dans un autre peuple ; contrairement à Gn 12 où Abraham rentrait chez lui, ici il séjourne à l'étranger après cette affaire.

Gn 26, 3ème version de la même histoire

C'est Abimelek qui fait le lien avec le récit de Gn 20 puisque ici les choses se passent avec Isaac faisant passer Rebecca pour sa sœur. Le récit est très différent car le discours divin est donné à Isaac et non plus au roi. Ce texte a bien quelque chose à voir avec le cycle de Abraham car on y parle bien plus de Abraham que de Isaac ; il y est même omniprésent. En fait le texte pose la question du lien entre les deux patriarches et on relève une certaine insistance à vouloir faire de Isaac, un deuxième Abraham ou au moins, son fils. On peut en effet imaginer que dans les textes primitifs, Isaac n'a pas toujours été le fils de Abraham et que les récits traditionnels qui circulaient à son sujet, étaient véhiculés de façon indépendante. On note aussi que dans ce récit en Gn 26 il n'y a pas véritablement de crise car Rebecca reste auprès de son mari alors que dans les deux autres récits l'épouse était prise au harem du roi. Autre différence, la supercherie est découverte de façon naturelle et non pas par une intervention divine.

Comment envisager les relations entre ces trois textes ? Quel est le 1er, le 2ème, le 3ème ? Il n'existe pas de consensus entre spécialistes. La majorité pense que Gn 12 est le plus ancien et que Gn 26 connaît donc Gn 12. Mais connaît-il Gn 20 ? Non répondent certains, et Thomas Römer se range plutôt à cet avis en fonction de certains indices (l'ordre donné à Isaac reprend celui donné en Gn 12 ; l'importance des bénédictions absentes de Gn 20...). Gn 12 ferait partie d'un cycle primitif dont se serait inspiré Gn 26 et qui exprimerait une certaine hostilité à la diaspora égyptienne. Gn 20 serait une version plus récente, exprimant une idéologie proche de celle de l'histoire de Joseph ou de Jonas, en faveur de la diaspora en général.

30 avril : Gn 16, la naissance du premier fils de Abraham.

Ce texte se structure en deux grandes parties, avec un changement de lieu. La première partie se passe dans la maison de Abraham ; la seconde se déroule dans le désert et on voit y apparaître un nouvel acteur, le messager de Dieu. Le tout est encadré par la réalité de l'infertilité de Saraï. Ce plan est assez proche de celui de Gn 12, avec un retournement des rôles puisqu'en Gn 12 Saraï est passive alors qu'ici c'est elle qui prend les initiatives. On peut recueillir des informations montrant que le texte n'a pas été rédigé d'un seul trait (pas d'unité sur le plan littéraire). On peut le dater vers le 7ème siècle, comme Gn 12.

Le nom de Ismaël très probablement peut être mis en relation avec une fédération de tribus proto bédouines qui apparaissent dans des documents assyriens attestés. Le texte est encadré par deux récits d'alliance, et cela pourrait suggérer qu'Ismaël est aussi le fils de la promesse, il est aussi inclus dans la grande descendance promise. D'autres indices à l'intérieur du récit le laissent penser. Ainsi le verset 10 qui met en parallèle Hagar et les patriarches, veut faire de la descendance de l'Égyptienne l'équivalent de la descendance d'Abraham et de Jacob. Lorsque le messager lui annonce sa grossesse, il suit le schéma stéréotypé de tous les oracles de naissance (annonce de la grossesse, puis du nom du fils, explication du nom puis annonce du destin de l'enfant), ce qui permet de mettre Ismaël en relation avec d'autres figures importantes du judaïsme (Samson, Samuel, le Roi annoncé en Esaïe 7) et même avec Jésus dans Luc. La comparaison avec un âne sauvage n'a rien de péjoratif, au contraire elle est souvent utilisée dans les élégies. Le texte est donc en opposition avec des discours exclusivistes, les auteurs invitant à considérer que Ismaël est le frère des descendants des Patriarches.

Une utilisation subversive de certains termes de la tradition de l'Exode permet de penser que ce récit a une visée anti exodique : pour dire que Hagar est opprimée par Saraï, le terme utilisé est le même que celui qui désigne l'oppression des Hébreux en Égypte. Comme Israël s'est enfui d'Égypte, Hagar s'enfuit loin de Abraham et de Saraï, et ici encore c'est le même terme qui est employé. Dans la 2ème partie, ces comparaisons subversives se poursuivent : par exemple comme Moïse, Hagar a le privilège de rencontrer Dieu dans le désert (mais le verset 13 est l'un des plus difficile des Écritures à traduire). Et comme à Moïse, Il délivre à la femme un message de libération, en ayant recours à un terme qui a la même racine. Hagar est aussi la première à avoir la révélation du nom divin (ce n'est en fait pas Moïse). Elle est en quelque sorte "un Moïse" au féminin ; lui possède une double filiation et elle, une double identité ("épouse" et esclave).
En lisant très attentivement ce récit, on y déchiffre donc toute une critique de l'idéologie exodique qui se trouve aussi dans certains textes prophétiques, et qui veut affirmer que l'exode de donne pas à Israël de supériorité particulière sur les autres. Il y a là quelque chose d'inclusif qui est en opposition avec la vision deutéronomiste.

7 mai : Gn 13 et Gn 18

Genèse 13, les débuts de l'histoire de Sodome et Gomorrhe
Lot, le neveu de Abraham évoqué dans l'introduction, parti en Canaan et probablement aussi en Égypte, est selon les traditions un nomade (chap 13), un citadin (chap 19) ou un homme de cavernes (fin chap 19). L'étymologie de son nom reste à découvrir. Ce qui est admis, c'est que Lot fut l'ancêtre des Moabites et des Ammonites, peuples dont l'existence résonne positivement à la lumière de ce texte.
Le récit est structuré en chiasme : au début et à la fin il y a des itinéraires reprenant à l'envers l'itinéraire de Gn 12, et au milieu, encadré par l'idée de la construction de l'autel, se trouve le conflit avec sa résolution. Au début, Abraham et Lot sont ensemble, à la fin ils sont séparés.
Le récit combine sûrement trois traditions d'origine différentes : le récit primitif (le conflit et la séparation), une rédaction qui encadre ce récit avec un itinéraire pour le lier aux textes sacerdotaux, et les textes sacerdotaux qui étaient à l'origine indépendants (v.6, 11b, 12) et pour qui il n'y a pas de conflit (ils se séparent car la terre ne peut les supporter ensemble).
La promesse finale est intéressante car elle montre bien que les promesses divines ne sont pas à comprendre comme quelque chose qui va se réaliser plus tard au retour d'Exil. Cette idée est venue quand on a combiné l'histoire des Patriarches avec celle de l'Exode, mais en fait le pays est donné d'emblée, dès l'installation à Hébron. L'ordre de parcourir le pays (v. 17) correspond à une prise de possession immédiate.
Le texte prépare Genèse 18 et 19 et on peut même supposer qu'à l'origine il était suivi directement par Gn 18. Il souligne l'attitude pacifique de Abraham dans la gestion du conflit territorial alors que les livres bibliques suivants raconteront guerres et affrontements.

Genèse 18 La 1ère partie (jusqu'au verset 15) est encadrée par l'arrivée et le départ des visiteurs et ensuite par deux grands passages, l'hospitalité de Abraham qui préfigure celle de Lot en Gn 19, et la promesse des visiteurs. L'identité de ceux-ci se révèle progressivement par le procédé du déplacement où on passe d'un pluriel à un singulier (ils dirent, il dit, puis Yahvé dit). Autre hypothèse pouvant expliquer l'usage du singulier et du pluriel, il y aurait deux récits entrelacés. Ou encore, l'auteur d'un récit unique aurait voulu combiner deux thèmes, la tradition hospitalière (trois messagers) et l'oracle (un messager). Ce récit est un petit chef d'œuvre narratif avec ses nombreux encadrements : par exemple au début Abraham est assis et les hommes debout, à la fin c'est l'inverse. L'opposition entre la hâte de Abraham qui s'agite et le le discours de sérénité des hommes, est remarquable.

Le rire de Saraï n'est probablement pas à comprendre comme une réaction ironique ou d'incrédulité. Ce qui importe, c'est qu'il prépare et introduit le nom de Isaac.
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