Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz


Théologies de la libération


Quand on regarde notre continent où plus des deux tiers des hommes vivent dans une condition infra-humaine, comment ne pas penser à collaborer à la libération de ces hommes ? Le Fils, le Rédempteur nous veut corédempteurs, à nous donc de continuer la libération commencée par le Fils. Dom Helder Camara



Ce vaste courant de pensée théologique émergea à la fin des années soixante dans les milieux catholiques des pays d'Amérique latine (Brésil, Bolivie, Colombie, Paraguay, Salvador...) où il se développa largement et connut un retentissement très grand. Il inspira de nombreuses démarches spirituelles et engagements sociaux, forma beaucoup de chrétiens qui occupèrent par la suite des postes gouvernementaux importants et influença de façon significative les mouvements œcuméniques (et notamment le COE, Conseil œcuménique des Églises). C'est Gustavo Guttierez, considéré comme le père de ce courant, qui employa pour la première fois l'expression "théologie de la libération" en 1968 en Colombie lors du congrès de Medellin de la CELAM (Conseil épiscopal latino américain). Dans ces pays, l'Église catholique romaine occupait très largement le champ du religieux et se caractérisait plutôt par un certain autoritarisme. Des théologiens proches des terrains progressistes et révolutionnaires firent alors s'épanouir ce nouveau courant de pensée.

Cette théologie naît dans un contexte de dictatures militaires qui s'accompagnaient d'une sévère répression, et dans un contexte de crises sociales graves ayant engendré beaucoup de misère et de souffrance parmi les masses dépossédées. Au-delà des différences de sensibilités parmi ses investigateurs, elle met en avant une perspective théologique nouvelle en faisant systématiquement le choix de "l'option préférentielle pour les pauvres". Préconisant de prendre en compte la réalité dans toutes ses dimensions (sociales, politiques, économiques...) et de s'affranchir des modèles occidentaux, elle propose un cheminement particulier pour que les communautés opprimées retrouvent leur dignité à partir d'une Église qui s'engage à leurs côtés et pour elles. La théologie de la libération repose sur l'affirmation que les pauvres ont besoin d'une libération réelle et que le salut promis par l'Évangile passe forcément par la création sur terre, d'une société juste, fraternelle et solidaire. L'authenticité évangélique se reconnaît à la lutte menée contre la pauvreté et l'oppression, et le royaume de Dieu n'adviendra dans l'histoire qu'à partir d'une Église des pauvres qui poursuivra une véritable mission sociale.

L'Église en principe a toujours témoigné une charité attentive à l'égard des pauvres mais la grande nouveauté, c'est que les pauvres ne sont plus considérés comme de simples objets, objets d'aide et de compassion, mais comme les sujets agissants de leur propre histoire. Cette libération collective s'appuie sur le livre biblique de l'Exode et s'enracine très profondément dans l'histoire des Hébreux conduits par Dieu hors de la terre égyptienne d'esclavage, vers la Terre promise. Puisque Dieu libère les pauvres de la sujétion, les peuples opprimés de tous les temps sont capables de prendre en main leur destin et d'être acteurs de leur propre libération, en trouvant forces et ressources dans leur Dieu. Le rôle de l'Église est de les accompagner dans cette marche.

Recourant à une analyse qui utilisait les concepts marxistes, les théologiens de ce courant considéraient que le capitalisme est une source d'aliénation. Ils demeuraient toutefois dégagés de l'idéologie marxiste car leur démarche découlait toujours et avant tout de leur expérience spirituelle et d'une réinterprétation des Écritures. Plutôt qu'une application de principes (orthodoxie), la théologie de la libération propose une pratique juste et une théologie pratique (orthopraxie). Il y a là un véritable renversement de la démarche théologique habituelle : alors que traditionnellement le cheminement consiste à réfléchir à partir de la révélation divine des Écritures pour en tirer les applications concrètes au niveau de la réalité (déduction), au contraire la théologie de la libération élabore une pensée spécifique en partant du réel et de la pratique sociale (induction). Une telle démarche transporte immanquablement un élément de relativité dans le discours théologique puisqu'il part d'une réalité empirique.

Dans les Églises des pays latino américains, des laïcs chrétiens se mettent donc à travailler parmi les pauvres, des communautés chrétiennes de base se créent ; des évêques et des prêtres appellent au progrès et à la modernisation du pays, des organisations ecclésiales œuvrent pour améliorer les conditions de vie des plus démunis. Les théologiens de la libération agissent dans les cercles populaires, allant jusqu'à prêcher directement dans la rue. L'Église se met en dialogue avec une société qui est en pleine mutation et la foi chrétienne vient se conjuguer avec les désirs de transformation des peuples. De nombreuses revues paraissent, permettant de propager les idées. Des centres d'études sont également créés pour former des étudiants à cette nouvelle approche théologique.

Le premier congrès catholique portant sur les théologies de la libération se tint à Bogota en mars 1970 et en juillet 1971 et les protestants firent de même à Buenos Aires. En 1972, lors du congrès des chrétiens pour le socialisme qui réunissait à Santiago du Chili catholiques et protestants, 70% des délégués étaient des prêtres. L'appui de certains évêques et de quelques cardinaux (Paulo Evaristo Arns au Brésil) a donné à ce mouvement son poids et sa fiabilité.

Cette option prioritaire pour les déshérités fut très fortement critiquée par certains responsables ecclésiastiques, et la Curie romaine catholique accusa les théologiens de la libération de vouloir favoriser la lutte des classes et de confondre foi chrétienne et marxisme, religion et politique ; la Congrégation romaine pour la doctrine de la foi redoutait l'apparition d'une "Église populaire", et de nombreux évêques impliqués dans ce courant furent géographiquement déplacés (Mgr Dom Helder Camara). Ces théologies qui remettaient trop en cause les pouvoirs traditionnels furent également contestées par les États-Unis qui, craignant le risque que les mouvements révolutionnaires ne se renforcent, cherchèrent à l'ébranler. C'est pourquoi les États-Unis soutinrent les Églises protestantes évangéliques et fondamentalistes qui étaient hostiles aux théologies de la libération. En Europe, certains théologiens européens jugeaient ces théologies trop intuitives et idéalistes.

Pourtant les théologies de la libération se répandent dans le monde, et notamment dans les milieux protestants œcuméniques (pasteur Georges Casalis). Elles se développent en Afrique (James Cone publie en 1970 une théologie noire de la libération) et en Asie, sous la forme d'une lutte contre l'oppression raciale, ethnique et culturelle. En Occident et dans les pays du Tiers-monde elles s'imprègnent de la problématique de la libération féminine. En Europe les idées se diffusent notamment grâce à la présence des étudiants latino-américains à l'Université Catholique de Louvain mais leur influence y est toutefois moins marquée.

À partir des années 90, l'élan engendré par les théories de la libération a décliné. L'opposition idéologique qui divisait le monde en deux blocs, communiste et capitaliste s'effrite, des régimes plus démocratiques se développent et l'établissement d'une société égalitaire n'est plus considérée comme relevant de la responsabilité d'une "Église populaire". Simultanément, l'impact du pentecôtisme et des religions afro-américaines a augmenté, tout particulièrement sur la population la plus démunie et la plus jeune. Mais cela n'empêche pas les théologies de la libération de se préoccuper des nouvelles formes d'exclusion, d'incorporer d'autres questions telles que les peuples autochtones, le racisme, les inégalités hommes-femmes, l'écologie, la tentation du pouvoir...

En Amérique latine, tout le monde sait ce qu'est un pauvre et les pauvres eux-mêmes s'appliquent ce nom-là. Le pauvre est une catégorie biblique. Il n'y aurait pas de pauvres s'il n'y avait des riches. La division entre riches et pauvres est une forme de péché social. José Comblin, théologien belge installé au Brésil.
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