Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Théologies de "la mort de Dieu"

Les théologies de "la mort de Dieu", appelées aussi théologies radicales, se sont développées dans les années 60 essentiellement au sein du protestantisme américain. Elles ont été très médiatisées et leurs représentants les plus connus sont Gabriel Vahanian, Thomas J.J. Altizer, Paul Van Buren, le rabbin Richard Rubenstein, William Hamilton. Elles s'inspirent des réflexions innovantes de théologiens comme K. Barth, D. Bonhoeffer, P. Tillich ou W. Blake qui ont ouvert de nouvelles voies de réflexion. Leur nom fait référence au célèbre "Dieu est mort" qu'un siècle plus tôt Nietzsche lançait dans Ainsi parlait Zarathoustra, pour exprimer de façon ambiguë l'idée que le Dieu moral des chrétiens doit mourir afin que l'homme vive.
En fait dans ce mouvement, les théologiens traduisaient sur un plan théologique des interrogations qui déjà étaient posées par d'autres penseurs, dans des domaines comme la philosophie, la littérature ou la poésie. Ainsi Heine évoquait un Dieu mourant, Sartre affirmait que Dieu est une impossibilité et que la religion empêche l'homme d'assumer sa responsabilité dans le monde, Camus se débattait avec le sentiment de l'absurde et de l'étrangeté et Dostoïevski recherchait la relation entre l'homme et "l'absence" de Dieu. Pour ces penseurs, l'expression "Dieu est mort" correspond à une mise en cause fondamentale de la foi et de la religion, Dieu leur apparaissant comme un obstacle majeur à la liberté humaine.

Malgré la diversité du mouvement théologique radical, quelques conceptions de base sont communes.
  • Tous ceux qui se réfèrent à ce mouvement condamnent les façons de penser habituelles, ils considèrent que le passé n'a plus rien à apporter et qu'il faut s'affranchir des doctrines traditionnelles.
  • Les théologiens radicaux se sont tous penchés sur la question de la nature de Dieu et ses contradictions : comment concilier le fait que Dieu soit à la fois l'Être suprême dans sa plénitude, et une "personne" qui entre en relation avec les humains ? Les théologiens radicaux, rejetant les diverses réponses possibles, ont jugé que la question est insoluble, et cela les a amené à l'idée de la non-existence de Dieu.
  • Ils observent que nos sociétés modernes vivent sans la tutelle de la religion et que les contemporains, revendiquant leur autonomie, agissent désormais sans référence à Dieu. Le christianisme n'a plus le monopole du sens, il est tout au plus une référence parmi d'autres. Constatant cette disparition lente de Dieu dans un monde de plus en plus sécularisé, ils se demandent quel sens on peut encore donner à l'idée de Dieu, dans un monde qui ne le reconnaît plus. Ils se proposent de relever le défi, mais à partir des mêmes constatations, ils vont s'engager dans des courants extrêmement différents les uns des autres, sans guère de parenté entre eux.

C'est en 1961 que l'idée de "la mort de Dieu" a commencé à avoir une place dans la sphère théologique, lorsque Gabriel Vahanian publie aux États-Unis un ouvrage qui fait grand bruit et où il constate que la culture moderne a perdu le sens du sacré et de la transcendance : la foi dégénère en une religiosité respectable et sécurisante, où l'homme se centre sur lui-même en imaginant un Dieu à sa mesure (comme un gadget) au lieu de se tourner vers un Dieu qui met encore l'humain en question et qui, de façon inquiétante parfois, l'interpelle de l'extérieur (l'Autre). De plus, en niant que quelque chose dépasse l'humain, la culture moderne retire à Dieu sa transcendance et n'est plus capable de saisir la présence de l'au-delà. Dieu, indistinct du monde, s'identifie avec l'histoire et se dédivinise. Les principes séculiers se substituent aux principes chrétiens et c'est le sécularisme, c'est-à-dire "l'attitude qui fait de ce monde la valeur suprême, et lui donne les attributs de l'Éternel : on divinise la démocratie, le sexe, la société sans classe, le bonheur ou l'argent. Le sécularisme est radicalement idolâtre et antichrétien". (André Gounelle, Foi vivante et mort de Dieu p. 65). Ainsi la culture occidentale s'est affranchie du christianisme qui avait contribué à la construire et à la former, et le christianisme se retrouve dans une impasse dangereuse pour lui.
G. Vahanian ne donne donc pas à "la mort de Dieu" un sens nietzschéen, il la considère avant tout comme un fait culturel et pense que ses causes se trouvent dans le christianisme lui-même. Il reste convaincu qu'une autre forme de christianisme reste possible, qui reconnaîtrait la perte contemporaine et qui pourrait encore peser dans le monde. Il préconise pour cela de revivifier le séculier car selon lui la religion, loin d'être opposée au séculier, trouvera son accomplissement dans le monde sécularisé. Le sacré requiert sa propre sécularisation, qui est différente du "sécularisme" tel qu'il l'entend.

William Hamilton (né en 1925), tourmenté par la question de la souffrance, fait l'expérience d'un Dieu qui s'éloigne de nous. Il remet d'abord en cause ce qui constitue pour lui de fausses images de Dieu, celles d'un Dieu tout puissant qui serait responsable du mal. Puis il affirme que la religion est devenue inadaptée : se penchant sur l'affirmation religieuse que l'homme a besoin de Dieu, il s'aperçoit que l'homme, devenu responsable et majeur, peut se passer de Dieu pour comprendre le monde et résoudre ses difficultés. Des modifications dans la façon d'appréhender le monde se sont produites, si bien que Dieu, devenu encombrant, disparaît presque naturellement. "La mort de Dieu" est alors plutôt de l'ordre d'une expérience spirituelle de son absence. Puis Hamilton abandonne l'espoir d'un "retour possible de Dieu" : l'expression "mort de Dieu" exprime la découverte, par le chrétien, de la non-existence de Dieu. C'est véritablement la foi qui est mise en cause, véritablement le Dieu de la Bible qui disparaît et "meurt", (et non plus simplement certaines images ou certaines idées à son propos) ; en ce sens on a parlé d'athéisme chrétien. Et très paradoxalement, cette prise de conscience de la non-existence de Dieu permet de vivre une vie chrétienne différente. Car le chrétien conserve l'amour à travers un fort attachement au Christ, véritable maître de vie possédant une importance et une autorité uniques, car il révèle aux humains quelque chose du sens de leur vie (il ne révèle plus Dieu) et les pousse à aller et agir dans le monde.
Mais alors en marge de ces positions, des questions cruciales demeurent : comment peut-on conserver sa fidélité au Christ tout en niant toute présence divine chez lui ? Comment peut-on, sans contradiction, donner à Jésus une place si importante en niant qu'il soit porteur de la Révélation divine ?

Thomas J.-J. Altizer (né en 1927, principal représentant du christianisme athée), a cherché à penser foi (sacré) et monde (profane) comme des domaines inséparables qui ne sont pas opposables mais qui au contraire s'assimilent l'un et l'autre jusqu'à se rejoindre ici-bas. Le monde est le lieu où se réalise le salut et celui-ci, qui n'est pas à comprendre comme un retour à l'innocence originelle, n'est donc pas à espérer dans un Ailleurs. En se faisant chair en Christ, Dieu a renoncé à sa divinité, il a "quitté" l'au-delà pour s'engager complètement dans le monde et ce faisant, il s'est supprimé en tant que Dieu. Dieu n'est plus rien d'autre que Jésus. Dans la perspective de Altizer, "la mort de Dieu", comprise comme un fait réel, est une affirmation de la foi et une bonne nouvelle. Les critiques qui lui sont adressées concernent surtout deux points : sa façon de considérer le passé comme quelque chose de néfaste, et son assimilation contestable du sacré par le profane.

Richard Rubenstein a quant à lui soutenu que "la mort de Dieu" s'était produite à Auschwitz. Le concept de Dieu a été totalement bouleversé avec la Shoah puisque celle-ci a prouvé que Dieu ne se souciait pas du monde. Il est désormais impossible de croire au Dieu de l'engagement d'Abraham à l'œuvre dans l'histoire. Et la seule alternative pour les Juifs est soit de devenir athée, soit de créer un nouveau système de valeur et de signification qui ne discrédite d'ailleurs pas complètement la religion.

Les théologies de "la mort de Dieu", pointent une certaine faillite de la foi chrétienne en lien avec la modernité et son refus de l'héritage. Elles n'ont pas trouvé d'expression unifiée, ni débouché sur un discours cohérent au sujet de Dieu. Pour G. Vahanian, "la mort de Dieu" est un fait culturel, pour W. Hamilton c'est une expérience personnelle et pour T. Altizer elle correspond à une position théologique. Même si on ne parle plus guère de "la mort de Dieu", ces théologies gardent leur intérêt car elles ont fait rebondir de manière intéressante la question de la condition de Dieu et de la signification du message chrétien dans le monde d'aujourd'hui. Elles impliquèrent que l'on repensât la foi dans ses rapports et son dialogue avec le monde actuel.

Pour aller plus loin : André Gounelle, Foi vivante et mort de Dieu. Les Cahiers de Réveil 1969, 96 pages
Retour vers théologie Retour vers Lexico-théo
Copyright © 2007 v.2 - Paroisse Réformée - B.P. 90071 - 57304 HAGONDANGE CEDEX
Téléphone: 03 87 71 41 56 - e-mail: eral.hagondange@wanadoo.fr