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Hagondange - Maizières-lès-Metz

Romans

Éliette Abécassis Et te voici permise à tout homme.
Albin Michel, septembre 2011, 198 p.


Couverture de Et te voici permise à tout homme "Et te voici permise à tout homme." Formule bien surprenante... Selon le rituel juif, ce sont pourtant bien ces mots-là que doit prononcer son ancien mari pour qu'une femme, même divorcée civilement, retrouve véritablement sa liberté. Cela s'appelle le guet, morceau de papier que le mari donne -ou plutôt jette !- à son ex femme. Ainsi, de la même façon qu'un parchemin de mariage l'avait liée, seul un document écrit peut la délier. Et si le mari refuse d'accorder cette sorte de répudiation, la femme reste à la disposition de son mari, totalement dépendante de son bon vouloir, enchaînée, en sa possession. Cette femme-là est appelée "agouna". Elle se retrouve dans une situation inextricable, divorcée civilement mais encore mariée religieusement. Et rien ni personne, pas même les lois républicaines, ne peuvent l'aider à en sortir.

C'est ce qui arrive à l'héroïne de E. Abécassis, Anna, une libraire qu'un contrat de mariage religieux lie à jamais à Simon puisque ce dernier refuse de lui donner le guet.
Mais voilà, qu'Anna tombe amoureuse de Sacha, un homme juif bien plus libéral. Elle n'a pas le droit de vivre cet amour car bien que divorcée depuis trois ans, elle serait adultère, et les enfants naissant de cette union seraient des bâtards pour dix générations.

Va alors se dérouler toute une intrigue juridique semée d'embûches. Anna est prête à acheter très cher sa liberté et mène un combat auprès de son ex-mari afin qu'il lui accorde le guet. Car celui-ci, même s'il ne cherche pas à reconquérir sa femme, met tout en œuvre pour la dominer, la garder enchaînée à lui, allant jusqu'à d'odieux chantages. Anna finit par s'adresser à un Tribunal rabbinique. Elle rencontrera des rabbins formidables et ouverts, capables d'appliquer la loi d'une toute autre manière. Et son combat vers la liberté trouvera une issue bien surprenante.

Au cours de cette lecture, on est touché par cette femme tiraillée par ses contradictions intérieures et on en vient à se demander pourquoi elle ne peut pas passer outre et transgresser la tradition religieuse. Mais elle est si profondément religieuse, tellement ancrée de manière indéfectible dans sa culture juive, qu'elle se retrouve douloureusement déchirée entre son nouvel amour et le respect d'une loi qui la constitue totalement. Elle est écartelée entre cet homme qu'elle aime, et le poids de la communauté, de la famille et de ses multiples pressions. Elle ne peut choisir car si elle s'écarte de sa religion elle se perd, mais si elle renonce à Sacha, elle perd sa vie aussi.

Ce roman présente deux faces différentes de la réalité, avec d'une part un côté très réaliste, précis, juridique, et puis un aspect plus romanesque, sentimental et émotionnel. Cette histoire d'amour se passe dans un contexte très particulier, contemporaine et archaïque tout à la fois. Il est intéressant dans ce roman de relever l'opposition entre les multiples livres de la petite librairie du marais qui sont garants de la diversité des interprétations possibles, et l'unique parchemin du mariage qui est codifié une fois pour toute, figé, comme écrit "de toute éternité".

Éliette Abécassis qui nous livre ici véritable enquête sur le divorce juif, pose une question importante, celle de la loi. Que faire lorsque loi civile et loi religieuse rentrent en contradiction ? Et peut-on se libérer d'une loi qui vous a construite ? Non, semble répondre cette histoire, en tout cas on ne peut pas s'en libérer par une décision personnelle ni même par un cheminement intérieur. On ne peut se libérer de la loi que par la loi, c'est à dire que par une connaissance très précise de la loi, par une compréhension souple et non rigoriste des textes qui seules permettront la libération.

Le roman amène aussi à s'interroger sur la volonté humaine de toujours (re)mettre la main sur les femmes qui veulent se libérer, de les domestiquer et de les dominer comme si on voulait s'en faire le propriétaire (d'un homme, d'une famille, d'une communauté). Et bien souvent il y a dans les religions, et pas seulement la religion juive, un recul par rapport aux droits des femmes. Au final cette histoire montre combien il est urgent que les séparations des couples soient aussi pensées dans un cadre religieux, pensées par des esprits éclairé et intelligents, bien loin de tout fondamentalisme.
CW
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