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Romans

Eliette Abécassis Sépharade. Albin Michel, 2009, 456 p.


Couverture de Sépharade Dans cette saga familiale érudite, Eliette Abécassis convoque en même temps tous les genres romanesques puisqu'elle en développe avec brio les aspects historique, ésotérique, psychologique, intimiste, épique. Et c'est ce qui rend ce roman si singulier, si dense, si foisonnant.

Esther Vidal est une jeune femme juive, sépharade (d'origine marocaine), et alsacienne. Elle est un "paradoxe vivant" douloureusement déchiré entre rébellion et attachement à la tradition, et poursuit sans fin une quête existentielle de ses origines et de son identité multiple. Comment retrouver et vivre sa culture sans être aliénée par elle, comment se libérer de liens familiaux qui emprisonnent, comment démêler tout ce qui nous constitue et exister enfin, multiples à nous-mêmes ? Et au fond peut-on véritablement être soi-même ?

La célébration en Israël de son mariage avec Charles Halévy, esprit libre qui lui, a choisi de s'affranchir complètement de sa culture religieuse, la (re)plonge dans une histoire familiale très complexe aux multiples ramifications. Le destin des deux familles se croise en fait depuis longtemps et la transmission du secret des sépharades qui devait marquer l'union des deux époux entraînera des tensions fatales. Car la mère de Esther n'est pas la seule à vouloir empêcher cette union et le mauvais oeil plane au-dessus de la cérémonie. Malgré tous les sortilèges employés par sa grand-mère Sol pour conjurer le chrour, (le sort), en dépit des décoctions à base d'herbes, d'alun ou de sable mêlés, malgré des petits paquets de sel glissé dans la poche, les noirs desseins des cheitanes (anges maudits) se dessinent plus précisément au fil des différentes étapes du rituel d'union. Finalement Esther devra assumer un lourd héritage et elle découvrira, dans le dévoilement de lourds secrets de famille enfouis depuis plusieurs générations, qu'elle est " toutes les histoires de son passé ".

Ce roman nous apprend que nous nous construisons souvent sur les creux, les vides, les absences, sur tout ce qui n'a pas pu se transmettre à force d'avoir été caché et tu. Sans en avoir vraiment conscience, nous sommes profondément marqués par nos origines et nous ne pouvons véritablement savoir qui l'on est sans savoir d'où l'on vient. Pourtant à notre époque moderne, ce lien si particulier et si fondamental avec notre culture ancestrale semble se diluer pour aller jusqu'à se rompre complètement.

Le livre parle donc beaucoup de famille (en particulier les relations compliquées mère/fille et père/fille sont très finement abordées), de transmission, d'amour et de quête amoureuse (car Charles n'est pas le seul amour de Esther), d'union (" Le mariage, chez nous, ce n'est pas de l'amour. C'est pour construire quelque chose à deux et vieillir ensemble ", dira la mère de Esther).

Tout le récit, finement ciselé, se déroule durant les quelques jours de ce mariage d'Esther mais il le dépasse aussi car chaque personnage présent au mariage nous emmène dans son histoire personnelle passée. On remonte ainsi le temps depuis la création de l'État d'Israël jusqu'à l'Inquisition, revisitant toute l'épopée des sépharades à travers ses traditions, ses cérémonies rituelles, ses mystères, ses inimitiés terribles aussi et le maléfice du mauvais œil. Nous découvrons alors l'étonnante complexité d'un monde ancestral très riche et imprégné de mystique, un monde qui est loin d'être uniforme car il comporte beaucoup de contrastes et de contradictions. Dans ce roman qui est aussi un peu le reflet de l'histoire de son écrivain, Eliette Abécassis a voulu sortir des caricatures et offrir une sorte d'écrin à cette culture sépharade qui est restée très orale et dont le passé risque de se perdre par manque de transmission.
C.W.

Extraits :

Page 243
Elle serait Esther Vidal. Pourtant même Esther Vidal était un projet, et ce projet ne lui convenait plus. Un projet imposé par ses parents à la naissance, sans qu'elle pût protester, car dès le berceau on lui avait donné une identité, une définition, historiquement, socialement, psychologiquement. Ce nom était son destin, le premier marquage. Esther la reine juive, et Vital, de la famille Vital, de Fès. Esther, qui signifie " caché " en hébreu, et Vital, qui vient de " vie " en espagnol. Une Espagnole juive, voilà ce qu'ils avaient décidé : une sépharade. Cela aussi, il fallait l'abolir si elle désirait renaître. E.V. Deux initiales vides de sens, de culture, d'histoire. Elle serait n'importe qui. Ni française, ni alsacienne, ni marocaine, ni espagnole, ni israélienne. Ni sépharade. Juste elle-même.
Mais que restait-il d'elle-même ? Au fond, que restait-il d'elle, sans toutes ces identités ? (...) Qu'est-ce que ma vie ? se demanda-t-elle ? Qu'en est-il de mes actes, de mon existence ? Un néant, quelque part entre le haut des cieux et la profondeur de la terre.

Page 443
Nous avons tous des identités multiples : et c'est ce qui nous rend immortel. Tout événement du passé vit en nous d'une façon invisible. Même enterrées sous les rochers, les villes et les civilisations écrasées continuent de nous parcourir. Cela survit, lorsque tout a disparu ; les anciennes traditions sont en nous, au fond de nous, et ce que nous sommes vient de ses origines lointaines. Un voyage, une émotion nous remémorent leur muette présence. C'est la raison pour laquelle nous pleurons.
Et qu'est-ce qu'une identité si ce n'est une narration, la somme des histoires qu'on nous raconte ? Les mœurs, les valeurs, les religions, la culture d'un peuple marquent un individu par-delà les âges : ce ne sont pas les hommes qui se réincarnent, ce sont les cultures à travers les hommes. Ce sont elles qui nous survivent alors que nous croyons les maîtriser.
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