Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Réflexions théologiques

Daniel Marguerat Dieu est-il violent ? Bayard, 2008, 239 p.


Au commencement était... la violence.
Volonté de supprimer l'autre pour annuler toute différence, elle imprègne toute forme de vie. Indissolublement liée aux humain, on en trouve bien des traces dans les textes bibliques, les religions, le sacré. Et aussi chez Dieu.

Sous la direction de Daniel Marguerat, chaque collaborateur de cet ouvrage décline ce thème à partir de son propre champ de compétences et s'interroge sur la question brûlante du rapport entre pulsions destructrices et religion. Certains d'entre eux portent un regard vif et réaliste sur les textes bibliques les plus obscurs et les plus embarrassants, en s'écartant soigneusement de toute lecture angélique. Et en compagnie des auteurs de ce travail, on s'aperçoit que ce Dieu violent n'est souvent que le miroir de nos propres barbaries. Regarder lucidement dans ce miroir nous aidera très certainement à re-visiter nos pulsions belliqueuses et à consentir enfin à notre propre violence.


Myriam Vaucher (psychologue) démonte les mécanismes de la violence dans une réflexion analytique un peu ardue. Elle dévoile l'intrication entre vie et violence, entre sacré et renoncement à la fusion narcissique originelle, entre rite religieux et symbolisation (et donc humanisation) qui transforme la violence en haine et peut engendrer du lien social. Chaque fois que la frontière entre sacré et profane tend à s'effacer, chaque fois qu'on empêche la violence d'être mise en scène dans un espace symbolique, elle explose sur la scène du monde dans une mise en acte réelle.

Thomas Römer (bibliste) se demande si le Dieu de l'Ancien testament aime vraiment la violence ainsi que peuvent le laisser entendre les campagnes meurtrières du livre de Josué. Il examine les premiers chapitres bibliques qui montrent comment la violence est présente dès le commencement et combien Dieu y est profondément impliqué puisqu'il ne se retire d'aucun domaine de la vie humaine. Selon la lecture de l'histoire de Caïn et Abel, le péché originel n'est pas la transgression de l'interdit posé en Eden. Le vrai péché, c'est notre incapacité à accepter les différences et les inégalités inexpliquées (pourquoi Dieu ne regarde-t-il pas le sacrifice de Abel ? La vie n'est pas logique...), c'est notre inaptitude à bien gérer le sentiment de frustration et les réactions de violence qui l'accompagnent (notamment par la parole). D'après Thomas Römer, la violence bien gérée permettra de faire naître la culture et la civilisation (Caïn bâtit la première ville).

Du côté du Nouveau testament, Daniel Marguerat (professeur de NT) refuse d'opposer le Dieu redoutable guerrier d'Israël au suave Jésus du Nouveau testament (risque de débordements vers l'antijudaïsme). Il fait remarquer que le NT n'est pas vierge de violence, certaines paroles virulentes de Jésus, certaines de ses paraboles dures ou de ses colères sont le miroir démesurément agrandi de notre propre violence. Ce miroir est posé là non pour accuser, ni pour venger ou punir, il est là pour désigner toute injustice subie, toute violence ruinant les relations humaines parce qu'elles refusent la différence et excluent l'autre. De même, le Sermon sur la Montagne est un appel à stopper la spirale de la violence et à renoncer au droit à la riposte (œil pour œil). Dans cette perspective, la croix est le refus absolu de Dieu de répondre par la violence à la violence qui lui est faite. Ce renoncement ne comporte aucune contrepartie, la croix est une offre inouïe de pardon.

Jean-Daniel Causse (éthicien) montre que la violence est positive et structurante quand elle se passe dans le cadre de l'apprentissage des limites (le "non" dans l'éducation de l'enfant) et de l'apprentissage du renoncement à la toute puissance infantile. Un tel processus ouvre l'être humain à l'altérité. Mais lorsque cette violence là est empêchée (par absence de "non" structurant ), une autre forme de violence risque d'apparaître, une violence douçâtre bien plus sournoise et qui a été démystifiée en son temps par Nietzsche. Cette violence suave agit sous couvert de vertus et se cache sous le masque de la douceur et de l'amour, comme dans la relation fusionnelle (tu me dois tout...). Cette violence fait souvent intervenir des processus de victimisation (je me suis sacrifié pour toi..., avec tout ce que j'ai fait pour toi...). À ce type de violence, le christianisme offre un antidote radical, la croix, qui exhibe crûment la violence des hommes. En consentant au rejet, Dieu libère l'amour de sa part de haine et il nous devient désormais impossible de nous abriter derrière un Dieu instigateur de violence.

François Dermange (éthicien), s'appuie sur les réflexions de Paul Ricœur pour étudier les rapports entre le politique et le religieux, leurs manipulations mutuelles et leurs places respectives.

Comment lire les textes sacrés (de toute religion) sans leur faire violence ? En évitant de les rendre intouchables dans un "c'est écrit" qui les fige dans un destin mortifère, répond Raphaël Aubert (écrivain). Car c'est les réduire à l'état d'idole, une idole qui montrerait tout et qui viendrait remplacer le Dieu qui "s'est absenté" (veau d'or). Et cette idolâtrie-là est extrêmement dangereuse car elle peut aboutir au scandale d'un Dieu violent, abusivement invoqué pour justifier la barbarie des humains entre eux. L'interprétation des textes (et c'est le contraire du fondamentalisme) est une protection sûre contre les tentations totalitaires qui menacent toute théologie. Interpréter, c'est avoir la liberté d'inventer ma liberté, c'est creuser une distance salutaire entre le réel du texte et le réel du monde, c'est aussi créer un espace où je ne subis plus le texte.

Ghaleb Bencheikh (physicien et philosophe) aborde la question de l'islam en situant le départ de la violence religieuse dans un espace de tensions politiques et sociales. Son texte vif et musclé dissèque au scalpel les mentalités religieuses guerrières distillées et imposées par une toute petite minorité (avec son cortège d'endoctrinements) et dénie fermement à la guerre tout cautionnement théologique ou spirituel. Aucune collusion entre violence et foi, aucune sanctification de la violence n'est possible. Il explicite le sens du mot djihâd qui, victime de glissements sémantiques, ne signifie nullement "guerre sainte". De même, la mort martyre n'est pas légitimée par le Coran. Il faut, dit Bencheikh, travailler sur les peurs humaines...

Jean-François Meyer ("Religioscope") prête une attention particulière aux mouvements intégristes et fondamentalistes. Il définit d'abord les termes à partir de l'histoire et explique comment la violence religieuse se met en place et fonctionne dans les contextes précis de replis identitaires. Le groupe religieux, convaincu d'être menacé dans ses valeurs, se réfugie dans un univers clos, une enclave bien protégée. Mais quand il pense à tort ou à raison, que cette enclave est menacée à son tour, la réaction peut devenir violente. Meyer met à jour deux types de violence, la violence défensive ou celle agressive-militante. La religion vierge de toute passion n'existe pas et toute religion est exposée à la dérive intégriste. Mais toute religion établit des principes de paix et dispose de ressources pour endiguer la violence.

Shafique Keshavjee (pasteur) constate que pour des raisons multiples, les religions sont à la fois facteurs de violence ou de paix : la violence et l'engagement pour la paix sont en fait des réalités anthropologiques et le religieux n'est qu'un des miroirs de tous les excès humains, dans la beauté comme dans l'horreur. Ce spécialiste du dialogue interreligieux rappelle que dans l'histoire, la violence a traversé toutes les grandes religions, sans exception. Cette violence naît sur fond de conditions sociales particulières, quand une identité est menacée et meurtrie et que le religieux est utilisé pour la protéger et la consolider. Elle est rendue possible lorsque règne une trop grande séparation ou alors une trop grande confusion entre le politique et le religieux. L'une des idées forte qui traverse ce texte est que nous ne devons pas éluder les ténèbres, l'obscur de nos propres traditions religieuses (nous meurtrissons nous aussi les autres sans le voir). Il nous faut aussi reconnaître que notre propre religion, qu'elle que soit cette religion, ne récapitule pas tout le divin et ne détient pas la plénitude de la vérité. C'est la condition essentielle à toute ouverture vers l'autre.
CW

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