Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Romans

Laurent Gaudé Eldorado. Actes Sud, 2006, 238 p.


Couverture de Eldorado Ce récit est une histoire de mouvements, de déplacements, de murs à franchir, de frontières réelles ou symboliques qui sont traversées de façon douloureuse et risquée. Secousses et mouvements intérieurs où on laisse des plumes... Passages entre le Moyen-Orient, l'Italie et l'Afrique, où l'on risque sa peau...

Le commandant Salvatore Piracci navigue au large des côtes italiennes pour protéger les frontières de l'Europe, chargé d'intercepter les embarcations des clandestins africains et de remettre à la police ces émigrants. Mais plusieurs événements viennent l'ébranler et le faire vaciller dans ses certitudes. Des rencontres humaines de proche à proche, et surtout de regard à regard l'amènent à s'interroger sur cette mission qu'il mène depuis si longtemps déjà. Ces passagers clandestins, mis en danger par les effroyables conditions de leurs traversées et par la malveillance des avides passeurs qui les abandonnent en pleine mer, ces passagers malheureux qui ont tout abandonné pour un passage hasardeux vers leur Eldorado, comment peut-il encore continuer à les sauver pour les renvoyer chez eux ? Chaque fois qu'il sauve une vie, il sait qu'il la fracasse aussi et qu'il brise un rêve. Fatigué d'être un maillon de cette chaîne du drame des clandestins, il devra affronter ses propres contradictions, composer avec celui qu'il se sent devenir, et faire des choix pour ne pas perdre son âme.

Dans le même temps au Soudan, deux frères, chercheurs d'un espoir démesuré, s'apprêtent à tout quitter pour entreprendre le dangereux voyage vers l'Eldorado européen de leurs rêves. L'un ne partira pas et l'autre, Soleiman, continue seul la route, un long chemin qui le mènera vers Ceuta en passant par Al Zuwarah et Ghardaïa pour aboutir à Oujda. Soleiman va lui aussi se transformer intérieurement et devenir au gré des événements qu'il affronte, un monstre de survie. Autour de lui s'agite tout un monde louche de trafiquants, passeurs, escrocs, marchands de sommeil, mais aussi des flics et des barbelés. Malgré toutes les épreuves et accompagné de son frère d'enfer Boubakar, il saura préserver et faire évoluer ce qui fait son humanité, même après le terrible et inhumain passage à travers les barbelés.

Gaudé est un formidable conteur, un faiseur d'histoires qui nous enseigne ce que peut être une frontière. Sans tomber dans le misérabilisme, il donne chair et sang aux images banalisées du journal de 20 h. Il rappelle que derrière les froides questions de quotas et de statistiques, il y a non pas un troupeau informe qui fait masse, mais des personnes qui ont une identité, une histoire, et qui doivent être regardées une à une.

Les parcours de ces deux hommes, le commandant et l'immigrant, sont en quelque sorte opposés, comme en miroir : Avec Soleiman on est du côté d'un voyage initiatique qui enrichit et fait grandir. Avec Piracci, on assiste à une sorte de dépossession de soi où l'homme s'efface peu à peu.

Et tout à la fin du roman, ces deux parcours se croisent dans un ultime instant, avec un génial passage de témoin sous la forme d'un collier de pierres vertes, dans un dernier regard échangé entre les deux hommes sur un marché en Algérie. Un regard qui autorise la vie.

p. 73 : " Au fond, ces histoires d'immigration et de frontière n'étaient rien. Ce n'était pas cela qui lui faisait quitter le port pour aller piocher dans la nuit la plus noire. A cet instant précis, il n'y avait plus de bâtiment de la marine militaire et de mission d'interception. Il n'y avait plus d'Italie ou de Libye. Il y avait un bateau qui en cherchait un autre. Des hommes partaient sauver d'autres hommes, par une sorte de fraternité sourde. Parce qu'on ne laisse pas la mer manger des bateaux. On ne laisse pas les vagues se refermer sur des vies sans tenter de les retrouver. Bien sûr, les lois reviendraient et Salvatore Piracci serait le premier à réendosser son uniforme. Mais à cet instant précis il cherchait dans la nuit ces barques pour les soustraire aux mâchoires de la nature et rien d'autre ne comptait. "

p.120 : " L'herbe sera grasse, dit-il, et les arbres chargés de fruits. De l'or coulera au fond des ruisseaux et des carrières de diamants à ciel ouvert réverbèreront les rayons du soleil... Et la vie passera comme une caresse. L'Eldorado, commandant. Ils l'avaient au fond des yeux. Ils l'ont voulu jusqu'à ce que leur embarcation se retourne. En cela ils ont été plus riches que vous et moi. Nous avons le fond de l'œil sec, nous autres. Et nos vies sont lentes.
(...) L'Eldorado. Oui. Il avait raison. Ces hommes là avaient été assoiffés. Ils avaient connu la richesse de ceux qui ne renoncent pas. Qui rêvent toujours plus loin. "
C.W. Retour vers L'as-tu-lu ?
Copyright © 2007 v.2 - Paroisse Réformée - B.P. 90071 - 57304 HAGONDANGE CEDEX
Téléphone: 03 87 71 41 56 - e-mail: eral.hagondange@wanadoo.fr