Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Romans

Philippe Claudel L'Enquête. Stock, 2010, 278 p.


Couverture de l Enquête Un Enquêteur arrive dans une Ville, chargé de tirer au clair la série de suicides qui est survenue dans une Entreprise. Rien d'anormal a priori, surtout à notre époque ! Mais très vite les événements dérapent, ils prennent une étrange tournure et des choses de plus en plus bizarres surviennent. Au début, le lecteur sourit devant les incidents rencontrés par l'Enquêteur : personne pour le chercher à la gare dans cette Ville inconnue, labyrinthique et à la météo si étrange ; soudain, quelque chose le heurte violemment et sa valise se renverse avec toutes ses affaires qui s'éparpillent sur un sol trempé  puis un garçon de café refuse de lui servir un grog car cette boisson n'est pas répertoriée dans le fichier informatique.

Au fil des mésaventures les choses ne s'arrangent pas. Bien au contraire le malaise s'amplifie, la Ville et ses personnages deviennent de plus en plus inhospitaliers, et on rit de moins en moins. Dans l'hôtel sordide où s'installe l'Enquêteur sans nom (on lui a d'ailleurs confisqué ses papiers), les fenêtres sont murées, les escaliers ne mènent nulle part et les téléphones sonnent dans le vide. On rencontre tantôt des touristes bruyants et joyeux, tantôt des Déplacés maltraités et en détresse qui sont au main du Service des Raccompagnements. L'Entreprise où il faut enquêter est tellement omniprésente et tentaculaire qu'elle a absorbé la Ville. Personne n'y attend l'Enquêteur, et tout lui est inexplicablement hostile. Il est empêché de boire, de dormir, de se nourrir, et on ne répond jamais à ses questions que par d'autres questions. Les personnages rencontrés, tantôt aimables tantôts menaçants, semblent obéir à des codes incompréhensibles dont on ne saisit pas la logique.

L'Enquêteur (et le lecteur !) est de plus en plus troublé et perturbé, il ne trouve plus d'êtres humains dignes de ce nom vers qui il pourrait se tourner. Sa mission n'avance pas d'un pouce. Impuissant, il ne maîtrise plus rien, ses mésaventures deviennent de plus en plus grotesques et c'est comme s'il avait perdu le mode d'emploi d'un monde devenu de plus en plus instable. Il perd complètement pied, se demandant s'il n'est pas en train de faire un cauchemar dont il va se réveiller ou même, s'il n'est pas déjà mort. Abattu, affamé et terrorisé, il semble se dissoudre...

Cette fable féroce et sinistre qui nous emmène aux frontières de l'absurde, pose la question de notre place dans le monde. Elle est très oppressante et diffère beaucoup des autres ouvrages de Philippe Claudel à cause de l'absence de sentiments et de sa teneur émotionnelle réduite. Dans ce roman qui force le trait, la narration est en effet faite avec une précision saisissante et presque dérangeante, avec de nombreuses énumérations et des descriptions très détaillées, tellement froides et précises que les personnages ne prennent pas vraiment corps.

Au fil de la lecture se dévoile peu à peu l'impitoyable déshumanisation du monde. Les êtres presque robotisés sont réduits à leur fonction (le Guide, le Policier, le Responsable, le Fondateur). Anonymes, complètement impuissants et aussi constamment surveillés, ils n'ont plus d'existence autonome, ni de prise sur leur destin. Réduit à des pions insignifiants, leur vie est gérée par des milliers d'ordinateurs, si bien qu'ils ne savent plus qui est aux manettes du pouvoir. Ils sont dépassés et broyés par une machine qui peut aussi être la Foule.

Cette fable sans morale explicite évoque froidement le totalitarisme insidieux des sociétés modernes qui déresponsabilise et broie les êtres humains. Philippe Claudel tire la sonnette d'alarme : Notre société, à force de déshumanisation, ne risque-t-elle pas d'engendrer de tels systèmes ?
CW

Extrait pp 26-28 :
Il avançait au hasard, ne reconnaissant plus rien. Il passait des carrefours, longeait des bâtiments, traversait des zones pavillonnaires aux fenêtres éteintes, à croire que dans cette ville, personne ne veillait. Aucun véhicule ne sillonnait les rues. Ni voitures. Ni motos. Ni bicyclettes. Rien. C'était comme si une sorte de couvre-feu avait interdit sur le territoire de la Ville toute forme de circulation.
Le Garçon ne lui avait pas menti : l'Entreprise ne le quittait pas. De près ou de loin, il distinguait le conglomérat sombre de ses installations qui, derrière les stries glacés de la pluie, parfois crénelées, toujours épaisses et étouffantes. Et puis il y avait sa rumeur, malgré le son des gouttes d'eau sur le trottoir, une rumeur perceptible, continue, basse, et qui lui rappelait le bruit d'un réfrigérateur dont on aurait oublié de ferrmer la porte.
L'Enquêteur se sentait vieux et découragé, alors que son Enquête n'avait même pas commencé, alors que rien n'avait réellement commencé. La pluis redoublait, tout comme le vent qui balayait les allées avec méthode, leur apportant une sorte d'haleine terreuse, fétide et glaciale qui acheva de le transir. Il marchait depuis... depuis combien de temps en vérité ? Il n'en savait plus rien, dans un quartier où n'apparaissait aucun immeuble. Les trottoirs étaient bordés d'une palissade en béton haute d'environ trois mètres sur la crête de laquelle luisaient d'inombrables tessons de verre fichés dans le ciment, et les rues étroites, qui ne cessaient de se ramifier, renforçaient chez lui le sentiment désagréable d'être devenu une sorte de rongeur pris dans un piège démesuré. Ce paysage monotone et contraignant acheva de le déboussoler et il continua à avancer avec la très curieuse impression d'être observé par une créature invisible, placée quelque part, très haut au-dessus de lui, et qui se gaussait de son misérable malheur.
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