Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Réflexions théologiques

Éric Fuchs L'éthique protestante (histoire et enjeux). Les Bergers et les Mages Labor et Fides, 1990, 142 p.


"Il n'y a plus de morale ! Plus aucune valeur, tout fiche le camp", entend-on souvent dire...
Mais que font donc les religions ? Elles font ce qu'elles peuvent, dans une culture qui refuse désormais de légitimer son existence et ses pratiques en se référant à des données religieuses. Une culture tellement sécularisée qu'elle a rejeté les religions dans la sphère privée en leur contestant une quelconque portée sociale.
Dans un tel contexte, est-il possible qu'une éthique de conviction religieuse se fasse clairement entendre aujourd'hui ? Et quelle autre place qu'une place marginale, l'éthique réformée peut-elle encore occuper dans cette société que les protestants ont eux-mêmes voulue pluraliste et laïque ?

Éric Fuchs, professeur d'éthique à l'Université de Genève, aborde ces questions dans un texte clair et bien construit. On suit sans peine le cheminement de sa réflexion.

Dans une première partie, l'auteur présente les racines de l'éthique protestante telles qu'elles se sont d'abord formées au temps de la Réforme, avec Luther et Calvin :
Pour les deux Réformateurs, il faut que la morale se développe sans idolâtrie et que l'éthique soit radicalement disqualifiée comme moyen d'obtenir le salut. Mais comme ces hommes n'avaient pas la même compréhension du rapport loi-Évangile, leurs conceptions aboutirent à deux sensibilités éthiques différentes et à deux manières particulières de concevoir la responsabilité politique du croyant :

Luther insista tout particulièrement sur l'importance de la foi (qui ne doit pas s'engager en tant que telle dans le champ du politique), sur la fonction dénonciatrice de la loi (qui met en lumière nos transgressions) et sur la méfiance à exercer vis-à-vis "des bonnes œuvres" (qui nous exposent toujours à l'illusion de l'auto-justification orgueilleuse ). Pour les luthériens, par notre vie toute entière nous devons témoigner de la liberté intérieure que la justification par la foi nous offre. Mais la responsabilité politique du croyant et ses engagements éthiques resteront limités.

Quant à Calvin qui a toujours protesté contre la dévalorisation des activités profanes par la religion, il a exprimé une compréhension plus positive de la loi. Selon lui, la fonction principale de celle-ci étant de nous indiquer comment obéir à Dieu, elle exprime une exigence éthique très forte et peut jouer le rôle d'instance critique dans le champ du politique. Elle nous ouvre aussi à la dimension de l'autre vis-à-vis duquel elle nous constitue en quelque sorte responsable. Pour les Réformés, la responsabilité politique du croyant est donc bien davantage mise en avant.

Dans la deuxième partie, pour caractériser la morale protestante Éric Fuchs fait un détour par le puritanisme qui a été un mouvement anglais très important de la fin du 16ème, souvent mal compris, doctrinalement influencé par le calvinisme. La morale puritaine a nourri et accompagné le développement de la société moderne et permis l'émergence d'une société plus libre et plus respectueuse des droits de l'homme. Son héritage reste étonnamment vivant dans nos comportements.
Éric Fuchs développe de manière fort intéressante les grands principes puritains d'une société idéale :

Les puritains ont poussé plus loin encore la compréhension calviniste du travail, selon laquelle le travail des humains fait écho au travail de Dieu et se fonde sur lui. Ainsi peut-on être libéré de sa tyrannie puisqu'il ne donne plus l'occasion de s'exalter soi-même ou de se glorifier. Le travail n'est pas une malédiction en soi mais un outil de sanctification. La véritable vocation de l'homme c'est de participer et de collaborer à la tâche commune, d'être solidaire des autres pour construire une société plus juste, libre et égalitaire. Toutes ces idées donnèrent lieu à ce qu'on a appelé l'éthique protestante du travail.

Sous l'influence du puritanisme, l'éthique conjugale se transforma elle aussi, avec une volonté de contrôler la sexualité tout en lui redonnant toute sa place. La vertu la plus importante pour les puritains, c'est le contrôle de soi (poussé parfois jusqu'à une raideur excessive) car pour être attentif aux émotions et aux besoins des autres, il faut savoir retenir les siens et les discipliner. Le puritain fait également se transformer très fondamentalement, mais de façon ambiguë, l'image de la femme : de tentatrice, elle devient vertueuse et malheureusement enfermée dans une valorisation exagérée. La famille est conçue comme lieu de formation humaine pour l'apprentissage de la liberté responsable.

La troisième partie s'interroge plus précisément sur les liens possibles pour aujourd'hui, entre une morale de conviction religieuse et la société moderne :
Éric Fuchs montre de façon brillante et convaincante à quel point le protestantisme se retrouve dans un difficile paradoxe : en ayant défendu la liberté, le pluralisme, l'autonomie, la responsabilité humaine..., il a participé activement au développement de la modernité mais n'a pas su opposer de résistance puissante ou proposer des parades efficaces aux dérives auxquelles conduisirent ces valeurs, et en particulier à l'utilitarisme qui triomphe aujourd'hui. Ainsi comment pourrait-il porter un regard critique et produire une parole pertinente qui dynamise, sans se contredire voire même se renier ? Selon Éric Fuchs, il lui faut trouver une voie autre que celles
  • du sectarisme, pour lequel la vérité théologique refuse toute compromission avec la culture. Ce sectarisme déboucherait sur un isolement culturel, un autisme, une incapacité à comprendre les problèmes de la société moderne. (fondamentalismes)
  • de la dissolution, qui consiste à s'aligner sur la société en lui concédant une allégeance non critique, ce qui conduirait pour le protestantisme à perdre sa spécificité.
Aujourd'hui pour apporter une contribution spécifique aux questions de notre temps, le protestantisme ne doit pas avoir peur de rentrer en débat avec le modernisme tout en se ré-enracinant dans son terrain d'origine : redécouvrir l'enjeu éthique de la solidarité ; retrouver l'importance de la Parole imprévisible qui permet un rapport juste à la notion de vérité  ; accorder toute sa place au travail critique de la raison, mais une raison qui se laisse aussi interroger par la foi ; rappeler sans cesse à l'État que la liberté n'est possible que là où la loi de Dieu est gardée.

Un petit détour par le point de vue officiel sur la morale telle qu'elle est exprimée en 1985 par celui qui fut le cardinal Ratzinger (point de vue refusé d'ailleurs par bons nombres de catholiques) permet de mieux comprendre les particularités de l'éthique protestante.

Le dernier chapitre, point d'orgue de la réflexion proposée, plonge encore bien davantage au cœur des questions éthiques. E. Fuchs y montre de façon magistrale qu'en matière de morale, l'autorité des Écritures repose sur une interpellation au sujet de notre statut d'humains : La bible ne nous dit pas comment bien faire, ni ce qu'il convient de faire, elle nous appelle inlassablement à accepter d'abord en avant tout d'être placé sous l'interpellation d'un Autre, de nous placer en situation de
  • précédence : précédés par une parole qui nous crée, nous ne pouvons pas être notre propre origine et nous devons respecter le mystère de Dieu.
  • d'interdépendance : êtres sexués qui portons dans notre chair l'altérité, nous sommes en relation de similitude et de différence avec les autres, dans l'accueil et le respect absolu de leurs existences.
  • de responsabilité : nous sommes appelés à répondre, dans la justice, à l'interpellation que l'autre nous adresse.
Et après une approche très pointue des Écritures et de la façon dont elles éclairent les questions de l'éthique, Éric Fuchs conclut :
"Il est urgent de trouver des solutions éthiques, mais il est encore plus urgent de revenir à cette source unique d'inspiration éthique qu'est l'Écriture sainte, Ancien et Nouveau testament. N'est-ce pas aux protestants qu'incombe tout particulièrement la responsabilité de le dire, "à temps et à contre temps" ? ( 2 Timothée 4/2)
CW

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