Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Romans

Sylvie Germain Hors champ. Albin Michel, 2009, 196 p.


Couverture de Hors champ Ce court récit est comme une Genèse à rebours qui commencerait à Shabbat (le dimanche) pour remonter de jour en jour jusqu'au samedi, décrivant un angoissant phénomène de dé-création. Les chapitres du roman se calquent donc sur les sept jours de la semaine, cycle infernal au cours duquel Aurélien, un informaticien tout à fait ordinaire, va devenir invisible aux siens en s'effaçant progressivement de leur champ de perception immédiate et de leur attention, jusqu'à disparaître complètement de leur mémoire. Et cette "néant-morphose" est astucieusement matérialisée par la disposition des titres de chapitre placés de plus en plus bas sur la page au fur et à mesure que l'homme disparaît, comme une chute dans le néant. Sylvain Germain explore ici le processus de l'oubli et de l'anéantissement en imaginant comment il se met en place.

Dès le dimanche donc, Aurélien commence à disparaître peu à peu et cela commence de façon très anodine entre une panne d'ordinateur qui voit s'effacer un disque dur, et la "fête du vide" où ses voisins se débarrassent de leurs livres. Et puis il y a ces gens croisés dans la rue qui ne le voient plus et qui le bousculent, le bus qui ne s'arrête pas pour le prendre, ses collègues qui l'oublient au restaurant, le téléphone qui ne sonne plus. Ensuite, il disparaît des pensées de Clotilde son amoureuse, et de sa mère. Quel étonnement que de s'entendre fréquemment dire par ses proches : "tiens tu es là, toi ? " ou bien " mais qui donc est à l'appareil ? ". De jour en jour le processus s'accentue, on ne pense plus à lui, on ne l'entend plus, il est oublié, il se dépouille de son épaisseur et de sa consistance, "c'est vrai que tu as le teint un peu flou et brouillé" lui fait-on remarquer. Il perd son odeur, sa voix, et même son ombre s'estompe. Sa présence ne pèse plus rien, ne compte plus, jusqu'à ses anciennes photos qui ne restituent plus aucune image de lui, comme s'il n'avait jamais existé. Il est hors champ. Paradoxalement, cette disparition progressive se déroule au milieu de toute l'agitation de la vie ordinaire.

Aurélien met du temps à se rendre compte de cette lente dissolution, cherchant des explications rationnelles à toute une série de mésaventures, les expliquant naïvement par la distraction ou la désinvolture de son entourage, et ce décalage entre le lecteur qui saisit très vite la situation et Aurélien qui ne comprend rien est très étrange. Curieusement, alors qu'il s'évide peu à peu, Aurélien perçoit les odeurs, les bruits, les couleurs avec une acuité décuplée et éprouve une profonde empathie pour tous les rejetés de la vie, clochards et prostituées. En arrière plan se décline aussi l'amitié portée à son frère infirme.

Si dans ce roman Sylvie Germain laisse quelque peu de côté le style poétique qu'on lui connaît, son écriture reste claire, lumineuse et précise ; mêlant situations terre à terre et situations fantastiques, elle est tantôt légère et drôle, tantôt inquiétante, parfois curieusement tranquille face au tragique du récit. Cette histoire insolite et troublante qui côtoie le fantastique offre de nombreuses pistes de réflexion et nous pose infiniment de questions.

En premier lieu, elle pointe le théme de l'exclusion radicale et fait forcément penser à tous ces gens que l'on ne voit plus, noyés dans notre désintérêt, ceux qui ne comptent plus pour personne, à qui nous ne prêtons plus aucune réalité et que nous effaçons ainsi du champ du monde. L'absence d'explication rationnelle au lent processus d'effacement d'Aurélien ne laisse-t-elle pas entendre que rien, jamais, ne justifiera ce rejet et cette indifférence sociale ?

Le roman interroge surtout nos quêtes existentielles, notre présence au monde et à nous-mêmes : qui sommes-nous finalement, qu'est-ce qui fonde notre identité et pour qui avons-nous de l'importance ? Est-ce que j'existe encore si je ne suis plus dans le regard des autres ? Pouvons-nous nous passer des autres et des paroles qu'ils nous adressent ? Et pouvons-nous exister en n'étant que " purs esprits " ? Finalement, l'existence semble impossible en dehors du champ des interrelations humaines, des échanges, des sensations, des échos que les autres me renvoient. Et sortir totalement du champ de regard de l'autre et de sa mémoire, c'est être exclu de la communauté des vivants.

Cet informaticien victime de disparition, ce "piètre e.hominien" habitué à fonctionner dans le virtuel, est-il condamné à se perdre et se diluer dans une "e.société" qui invite à de plus en plus d'anonymat ?

Mais en contrepoint, ce conte porte encore une autre interpellation pour notre société des apparences, une interpellation sur ce qui rend visible, audible, digne d'intérêt. Dans un monde moderne où il faut absolument être visible, apparent, regardable et même surexposé comme sur des photos, Sylvie Germain nous rappelle la futilité et l'absurdité de relations entièrement construites sur la superficialité et l'immédiateté. Peut-être alors devrions-nous réapprendre le sens de l'invisible...
C.W.

Extrait :
Une ombre immense, filiforme, précède la femme. C'est alors qu'Aurélien s'aperçoit que lui n'est précédé par rien. Il s'immobilise, pivote à droite, à gauche, les yeux rivés à l'asphalte, mais il ne détecte aucune ombre rayonner au bout de ses pieds alors qu'une poubelle en plastique plantée à deux pas de lui, en dessine une, elle, et bien nette. Il se tâte le visage, le torse, les hanches, les cuisses - son corps est consistant, pourtant, il ne s'est pas volatilisé, et ses vêtements ne sont pas davantage dématérialisés. Il frappe le sol de ses talons, on dirait qu'il s'apprête à danser des claquettes, et il agite les bras en tous sens. Il ne produit ni bruit ni ombre, juste un minuscule remous d'air. La femme, qui continue à aller et venir avec une allure de somnambule, le croise, le frôle. Elle ne le voit ni ne l'entend, mais elle a dû sentir quelque chose, un léger courant d'air, car elle remonte le col de son blouson. Elle s'éloigne. Aurélien court derrière elle, pose une main sur son épaule. Il l'interpelle : "Madame, Madame ! " Elle suspend une seconde sa déambulation, le temps de proférer un long bâillement."
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