Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Romans

Sylvie Germain L'inaperçu. Albin Michel, 2008, 306 p.


Les Bérynx... Une famille ordinaire en province qui donne à voir un aspect lisse, sans disparité ni anfractuosité. Elle s'est organisée autour du vide creusé par la mort accidentelle du père, et cette absence d'un père, d'un fils, d'un mari et d'un amant imaginaire est portée symboliquement par la petite Marie qui a perdu son pied dans l'accident (comment avancer dans la vie avec un seul pied ?)

Sabine se retrouve donc seule avec ses 4 enfants, elle se bat pour survivre et diriger l'affaire familiale. Elle est entourée d'une famille dont les membres aux personnalités complexes sont dépeints avec dextérité, par petites touches subtiles et délicates. Charlam, le patriarche autoritaire si parcimonieux en tendresse, veut maintenir à tout prix la dynastie. Solange la mère s'enferme dans le paraître, cherchant avant tout à préserver les convenances sociales. Edith la vieille tante discrète et quasi muette se tait parce qu'elle porte en elle un doux et lumineux souvenir d'amour, mais un souvenir érigé en relique troublante qui l'emprisonne et en fait une oubliée de la vie. Marie, la fillette révoltée et fragile vit en compagnie d'une Zoé imaginaire pouvant seule l'écouter, elle parle avec les arbres, aime les mots et le vent. Le roman, traversé par de très belles images d'arbres et de peintures comporte aussi quelques touches d'humour léger, un Père Noël " en pause clope ", des plaisanteries de Shadocks ou encore des chienchiens " muétisés " par leur maîtresse.

Dans ce simulacre de vie donc, on se protège et on se recourbe sur un silence qui cache blessures et amertumes.

Pierre, un homme étrange surgi d'on ne sait où, est embauché par Sabine et gagne la confiance de la famille. Au fil du temps il devient l'ami, le confident, l'appui grâce auquel se désagrègent les murs de protection érigés par les uns et les autres. Pierre disparaît mystérieusement et tout le fragile équilibre familial s'en trouve à nouveau défait. Mais cette fois chacun se retrouve face à ses fêlures, entraîné à avancer dans un voyage à la recherche de soi, un voyage qui conduit bien au-delà des apparences. Et ce chemin qui mène jusqu'à l'inaperçu et le caché, mettra à jour d'anciens traumatismes, des haines recuites, des souvenirs secrets qui empêchaient de grandir. À la fin du roman, nous revoyons aussi Pierre : après avoir perdu la mémoire et traversé le vide, il redescendra dans les labyrinthes ombreux de sa mémoire, retrouvera les liens avec son enfance, les dénouera et laissera enfin aller ses morts. Et ce fugitif de la mémoire pourra alors s'aventurer dans les lacis du présent pour reprendre sa place dans le monde des vivants.

Tout le talent de Sylvie Germain est d'évoquer avec finesse, dans une écriture brillante et fluide, ces parts cachées de nous-mêmes, le funeste et le ténébreux, les promesses et les éblouissements. Dans le banal du quotidien, ces parts demeurent en sommeil. Mais dans le vif de la vie, elles reviennent à la surface.
C.W.

Extraits
p. 185
Ainsi : à l'improviste, sans souci de son apparence, de son teint ou de sa ligne, de sa beauté, de son allure. Sans souci de quoi ni de qui que ce soit, surtout pas de sa propre image. Ainsi : prise au dépourvu, dans le dénuement de la surprise, dans l'émoi de l'étonnement. Et pour la première fois elle a vu son regard, nu, libre d'elle-même. Un regard intense et calme, sans réflexivité, posé droit sur elle. Non pas sur elle, Sabine Bérynx, femme déjà d'âge mûr, mais sur la vivante qu'elle était, tout simplement, très puissamment. Elle, une vivante, une personne, une humaine. Une éphémère du monde, une passagère du temps, une mortelle. Un petit mystère d'être parmi des milliards d'autres, unique et anodine, furtive et immortelle. Une formidable promesse -mais de quoi ?

p. 274
Jésus le Bœuf (Pierre) a remonté le cours du temps, il s'est arrêté souvent en chemin pour considérer tel ou tel instant de ce passé involuté, en caressant longuement les cals et les nœuds, spiralés jusqu'à les abraser, les désentortiller, les écheveler dans le vent stellaire. Par ce minutieux travail de dénouement et de polissage, il a peu à peu donné congé à ses ombres, le large à ses effrois, à ses remords et ses rancunes. Il a donné l'absoute à ses morts. (...) Il s'est remis au monde à rebours, dans la clarté de cet apaisement, d'un profond détachement. Il a retourné le jeu obscur des agrippements et des emprises en s'enfonçant plus loin, très en amont de ces limbes, jusqu'à la source aussi ténue qu'impétueuse de la vie.
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