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Hagondange - Maizières-lès-Metz

Romans

Marek Halter Le Kabbaliste de Prague. Robert Laffont, avril 2010, 276 p.


Couverture de le Kabbaliste de Prague Ce roman de Marek Halter est impressionnant car à travers une parabole forte et très chargée émotionnellement, il nous renvoie à nos violences humaines et nous plonge dans le déraisonnable d'un mythe stupéfiant, la légende du Golem qui est présente dans les mémoires de siècles en siècles. Le Golem, qu'on découvre déjà dans le livre des Psaumes et dans le Talmud, a en effet inspiré de tout temps écrivains, cinéastes, musiciens...

Le Juif David Gans (il a vraiment existé), spectateur de ces prodiges, devenu "Juif errant sans autre demeure que la parole", se veut témoin, passeur et voyageur de la mémoire pour que la grandeur des autres ne sombre pas dans le néant ; et pour que se prolonge la mémoire de la culture yiddish... C'est pourquoi il raconte tous ces événements, longtemps après qu'ils aient eu lieu : et il les raconte d'une manière envoûtante pour qui se laisse entraîner dans le monde mystérieux de la Kabbale et troubler par l'irrationnel.

Nous sommes à la fin du 16e siècle et David Gans arrive à Prague, désireux d'entrer dans la sagesse de la Kabbale auprès du rabbin MaHaRaL, le plus grand kabbaliste de tous les temps dont la statue se dresse encore actuellement dans la ville. C'est l'époque de Copernic, Galilée, Giordano Bruno, Tycho Brahé, le temps des découvertes sidérales et des questions dérangeantes : où Dieu demeure-t-il ? Et la Kabbale de répondre : Il demeure dans le langage, dans les mots, dans le Verbe. David Gans devient donc l'élève de MaHaRaL, le grand maître de la tradition ésotérique du judaïsme et il partage la vie de la communauté juive de Prague. Il est le témoin de projets, d'espérances, d'alliances, de tumultes, et il participe à la destinée de Éva, la petite fille de MaHRraL dont le destin de femme a été scellé définitivement par son père avant sa naissance. Chargé d'une importante mission par le rabbin, il sera également amené à voyager et partira à la rencontre de ce siècle si foisonnant.

C'est aussi le temps des guerres de religions entre protestants et catholiques, et comme à chaque période de désordre, les Juifs tiennent lieu de boucs émissaires ; on les rend responsables du chaos. En plein pogrom, la communauté vient alors demander secours au grand Rabbin, celui qui connaît la Loi secrète doit pouvoir les sauver en créant une force capable de les préserver de l'anéantissement. Bien à contre cœur, car il en connaît le revers de la médaille et les risques, le rabbin leur demande d'aller chercher de la boue à la rivière et avec cette boue il façonne la forme d'un énorme bonhomme, le Golem, à qui il donne vie par la seule puissance de son verbe. Cet être d'apparence humaine, doué d'une force extraordinaire et qui n'a ni la parole ni l'intelligence des êtres humains, les sauve effectivement de la destruction et continue à veiller au cœur de la communauté. Mais l'usage de la force et de la violence peut-il vraiment conduire à la paix ?
Victime de la curiosité, puis de la méfiance puis de la malveillance des autres, le Golem prend conscience de sa condition d'humilié et se retourne contre ceux qui l'avaient sorti du néant. Le Kabbaliste devra alors détruire sa créature devenue immaîtrisable. Seule Éva avait su ouvrir ses yeux et son cœur, entendre le cri de souffrance du Golem muet, et le rejoindre dans son altérité.

Ce roman de Marek Halter est comme une parabole qui nous interpelle d'une manière très forte. En premier lieu, la création d'un être vivant par le seul savoir ne parle-t-elle pas de la transgression du pouvoir divin de créer ?
Et puis l'histoire rejoint aussi une autre problématique, si contemporaine elle aussi : nous faisons appel à l'étranger pour nous aider ou pour nous protéger, nous lui confions les travaux que nous ne voulons pas faire nous-mêmes, nous le considérons comme un outil à notre service, nous l'instrumentalisons ; comme le Golem, il n'a pas la parole, il ne "sait pas parler" ; humilié et même persécuté, il ne peut alors que se révolter...
L'histoire enfin nous offre une grande leçon quand elle donne à réfléchir sur la maîtrise de nos pouvoirs. Comment trouver le juste milieu entre la force et la reconnaissance de l'autre ? Chaque fois que nous nous sentons en danger, nous fabriquons plus fort, plus destructeur, plus puissant, nous engageant dans un processus de violence ; mais toutes ces "bombes" que nous créons finissent par nous échapper et se retournent inévitablement contre nous ; et la force que nous avions créée pour nous protéger, s'inverse au dépens de toute la communauté humaine. L'usage de la force n'amène jamais la paix définitive.
L'histoire renvoie aux dangers qui nous guettent car avec nos connaissances actuelles, nous pouvons fabriquer des forces qui un jour nous échapperons ; par exemple, qui peut dire si un jour un ordinateur ne se retournera pas contre nous, ainsi que le raconte Isaac Asimov dans son roman "les robots" ? Et quels sont nos Golems d'aujourd'hui ?
C.W.

Extraits :
page 13 : Pour ce qui est de moi, David Gans, en vérité Dieu seul sait quand je disparaîtrai, car j'habite Sa maison, et sa Maison est celle du Verbe. Depuis le premier souffle de l'homme, il en va ainsi : la parole est le vivant de l'humain. Bien sûr, femmes, hommes, enfants ou vieillards, nous sommes des êtres de chair, mouvements de chair, vies et émotions de chair. Et le temps qui va dans ces chairs s'enfuit et les use dans sa dissipation. Il réduit la plus sublime des matières, la peau de soie et le teint de rose, à ce rien de poussière qu'un souffle d'enfant suffit à disperser.
Mais le Verbe, lui, est immortel. Il n'a succombé à aucune fureur, n'a été brisé par aucune masse. Aucun bûcher, même parmi les plus déments de siècles riches en massacres, ne l'a consumé. Il est venu avce l'esprit de l'humain, pas avec sa chair. Et jamais, jamais depuis le premier jour, il ne s'est tu.

page 263 : Un tas de boue semblable à celui que l'on avait entassé devant le MaHaRaL des mois plus tôt. Rien d'autre. Une glaise humide, du limon malodorant tiré du fleuve. Le visage clos, à peine visible derrière sa barbe blanche, le MaHaRaL traversa la foule sans un mot ou un signe de plus. Mais en s'écartant pour le laisser passer, on perçut, comme une brûlure glissant sur nos poitrines, l'immensité de sa colère. Les pleurs des femmes revinrent. Harassé par l'émotion, chacun se détourna de la boue de Golem. On s'occupa de panser les plaies des blessés et de préparer les morts.
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