Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Romans

Yasmina Khadra L'Olympe des Infortunes. Julliard, 2010, 232 p.


Couverture de L Olympe des Infortunes
Après les Hirondelles de Kaboul (2002), L'attentat (2005), Les Sirènes de Bagdad (2006) et Ce que le jour doit à la nuit (2008), Yasmina Khadra met tout son talent d'écrivain et de conteur au service d'une fable caustique mais pleine de tendresse et de drôleries, qui nous plonge dans l'univers des clochards.

Entre décharge publique et bord de mer, en dehors du temps et de toute précision géographique (mais la clochardisation n'est-elle pas la même partout ?), l'Olympe des Infortunes est une sorte de cour des miracles où s'entassent des rebuts de la société qui se prennent pour des dieux, tout un peuple de clochards sublimes, attachants et immoraux qui a choisi de tourner le dos à la société pour mener une vie d'hommes libres. Dans cette sorte de monde parallèle, vivent et survivent Mama la Fantomatique, le Pacha et sa troupe de soiffards, Ach le musicien borgne qui sait faire chanter la lune, Junior le Simplet qui voue au musicien une admiration sans bornes, et toutes sortes d'autres vagabonds bariolés et cocasses. Ach a pris Junior sous son aile et il lui apprend à vivre en vrai Horr (en arabe, Horr c'est "libre") qui se doit de demeurer dégagé de toute attache, qui se doit aussi de rejeter toutes les valeurs de la ville et dont le bonheur ne peut se nourrir que de rêves invraisemblables et illusoires. Mais l'histoire montre bien que malgré le renoncement que ces bras cassés revendiquent avec arrogance, malgré leur désir orgueilleux de réinventer un univers, ils reproduisent finalement la même société avec les mêmes rouages, les mêmes dogmes, les mêmes codes de vie. Ces héros qui se croient libres, sont victimes d'eux-mêmes, otages de leur propre décomposition.

Cette communauté de bras cassés vit donc sa vie plus ou moins paisiblement en se serrant les coudes, selon des codes très précis et des règles qu'il ne faut pas transgresser sous peine de se voir aussitôt remis à sa place, et plutôt violemment. Jusqu'au jour où l'étrange Ben Adam débarque dans ce monde irréel en prétendant les sauver d'eux-mêmes et les éveiller à la vie. Ben Adam tient des discours qui bousculent et bouleversent les vagabonds, des discours qui agissent comme un grain de sable venant enrayer une machinerie bien huilée. Plus rien ne sera comme avant, les masques tombent, les secrets honteux se racontent et les fêlures apparaissent. Les marginaux perdent de leur superbe et Ach accepte de perdre son emprise sur Junior, son jeune protégé. Celui-ci commence à se poser des questions existentielles, il se met rêver d'une autre vie possible et entreprend alors un voyage assez terrible dans le monde de la ville...

Ce roman qui nous conduit vers l'autre versant des communautés humaines, tout près de nos déchéances, constitue une excellente réflexion sur la marginalité dite "choisie et librement consentie". Il dénonce la décadence de notre civilisation et questionne chacun-e de nous sur le sens de la vie, sur la liberté, la place de l'humain dans la société, la place et la part que nous laissons à ceux qui sont différents.
Yasmina Khadra a l'art de transformer la trivialité d'un univers jugé plutôt méprisable, en un monde incroyablement poétique d'où peut surgir la plus étonnante des tendresses.
C.W.

Extraits :
Page 19 :
Ach écarte délicatement son protégé, ensuite, d'un geste grandiloquent, il lui montre la plage, les dunes qui n'en finissent pas de s'encorder, le dépotoir que couvent d'incroyables nuées de volatiles puis, telle une patrie, le terrain vague hérissé de carcasses de voitures, de monceaux de gravats et de ferraille tordue.
- C'est ici ton bled, Junior. Ici, tu es chez toi. Tu n'erres pas dans les rues. Tu ne geins pas au fond des portes cochères. Tu ne lapes pas dans la soupe populaire. Et personne ne te montre du doigt comme si tu étais une salissure.
Junior écoute en plissant les yeux. Au fur et à mesure que le Borgne se laisse aller, le sourire de Junior s'étire, s'étire au point de lui fendre la figure.
- Tu n'es pas un SDF, Junior...
-... Personne ne demande après tes papiers parce que tu n'en n'as pas. Tu n'as de comptes à rendre à personne. Tu es un Homme Libre, Junior. T'es un Horr.

page 180 :
Quelle serait la nature de cette toxine que les accusations de Ben Adam ont injectée dans son esprit et qui, d'un claquement de doigts, démaille une à une ses plus coriaces certitudes ? Ach regarde ses mains et ne comprend pas pourquoi elles tremblent. Il cogne sur tout ce qui se tient à sa portée et s'étonne de ne pouvoir l'atteindre.... Qu'est-ce qui a bien pu muter en lui ? Pourquoi, d'un coup, le terrain vague a-t-il cessé de l'inspirer ? Comment se fait-il que du jour au lendemain, du vieil appontement à la jetée, et du dépotoir à la plage, ces marginaux dont il s'enorgueillissait dans ses hymnes aux renoncements ont, sans crier gare, perdu de leur superbe pour ne représenter à ses yeux qu'édifices tourmentés, que monuments délabrés livrés à la sape des démissions ?
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