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Romans

Lola Lafon   La petite communiste qui ne souriait jamais   Éditions Actes Sud, 2014, 320 p.


Dans ce roman très intéressant, Lola Lafon raconte le destin hors du commun de Nadia Comaneci, cette incroyable gymnaste roumaine de 14 ans au caractère bien trempé qui fascina le monde entier durant de nombreuses années, et qui devint l'icône de tout un peuple. Défiant les lois de la pesanteur, capable de se propulser dans les airs à une allure incroyable et de retomber impeccablement et impassiblement sur ses pieds, ce petit écureuil gracile qui ne tenait pas en place a révolutionné les codes de la gymnastique aux Jeux Olympiques de 1976, inventant une gymnastique inconcevable jusqu'à ce jour avec d'insensées prises de risque. En remportant pour la première fois au monde la note maximale de 10, elle mit en échec les systèmes informatiques de l'époque qui n'étaient même pas paramétrés pour afficher une telle note, note qu'elle obtint à sept reprises dans les années qui suivirent. Toutes les petites filles de l'Est et de l'Ouest voulurent lui ressembler, rêvant "de s'élancer dans le vide, les abdos serrés et la peau nue".

Mais qui était vraiment cette frêle et aérienne petite fée aux gestes si purs et si puissants ? Un petit robot bien fonctionnel produit par un régime totalitaire qui s'était en quelque sorte approprié son corps ? Une sportive instrumentalisée par le monde du marché ? Une marionnette manipulée par Ceausescu ou bien tout simplement une petite fille hyper douée et touchée par la grâce ?

En lui restituant toute son l'ambivalence, Lola Lafon, qui a grandi en Roumanie, entreprend de retracer ce qu'elle imagine de l'expérience vécue par la gracile fillette qui personnifia le rêve d'une enfance éternelle, pour ensuite tomber cruellement en disgrâce lorsque qu'elle s'est mise à chuter, à grossir, à perdre son aspect d'ange asexué pour prendre ses formes de femme. "La petite fille s'est muée en femme, verdict : la magie est tombée", pouvait-on lire alors dans un quotidien français. Même Karolyi Béla, l'entraîneur mythique tout à la fois second père et gourou à la présence rayonnante, l'abandonna quand le charme fut rompu. L'idole déchue finit par s'enfuir aux États-Unis en 1989 juste avant la destitution des Ceaucescu.

La vie de privation et de blessure qu'impose le sport de haut niveau est décidément une pure folie qui porte sans cesse atteinte à un corps maltraité par des heures d'entraînements inhumains, les os saillants sur la barre asymétrique avec la faim au ventre, les entorses et l'usage excessif de cortisone.

Sans moraliser, ni simplifier ou porter de jugement, l'écrivain pose avec grâce et subtilité bien des questions humaines et dessine l'histoire de toute une époque où la lutte Est/Ouest avait ses emblèmes. Pour cela Lola Lafon s'est plongée dans les documents officiels, elle a enquêté, examiné les vidéos et les interviews. Le roman montre la propagande communiste à l'œuvre, la dictature délirante, la police omniprésente, mais aussi le rôle que le monde capitaliste assigne à ses sportifs en ternissant et en asphyxiant leurs aspirations.

Sous une plume alerte et vive, ce récit sensible est impressionnant, un petit bijou de nuances, de justesse et d'ambiguïté qui se place au plus près des sensations de la championne avec de somptueuses descriptions de prouesses sportives. L'évocation de l'exploit de Montréal et des minutes finales suspendues est fabuleuse. L'histoire est construite de façon très intelligente, ponctuée de conversations imaginées ou d'échanges épistolaires inventées entre la narratrice et l'athlète d'aujourd'hui qui donne son avis sur le texte en voie de rédaction, qui corrige, contredit les versions officielles, apporte des nuances, rectifie les clichés réducteurs, qui rudoie même son interlocutrice allant jusqu'à lui raccrocher au nez. Dans ces dialogues imaginaires, les points de vue contraires se télescopent et nous renvoient à nos propres préjugés. L'originalité de Lola Lafon est aussi de laisser ici et là des silences dans son récit, des zones de transparence et de vide qui sont autant de refus d'une vision qui se prétendrait totalitaire et omnisciente.
CW
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