Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Bandes dessinées

Wilfrid Lupano et Jérémie Moreau Le singe de Hartlepool, Delcourt, Collection Mirages, 96 p., 2012.


En ces temps de guerres napoléoniennes, la haine entre Français et Anglais est viscérale même s'ils ne se connaissent pas vraiment puisqu'une mer grise les sépare. Aussi, quand en 1814 un navire français s'échoue non loin du petit village britannique de Hartlepool et que parmi les restes du naufrage, la population de pêcheurs découvre un chimpanzé déguisé en officier par des marins qui en avaient fait leur mascotte, les gens suspectent cet ultime survivant d'être un dangereux marin français, espion de Napoléon. La créature correspond bien à l'idée qu'ils se font des Français, -eux qui n'ont pourtant n'en n'ont jamais vu, ni de singe d'ailleurs...- elle est laide, elle est poilue, son langage est incompréhensible et en plus elle pue ! Ils lui font donc subir toutes sortes d'humiliations. Puis leurs soupçons se confirment de manière cocasse lorsque la créature mange les grenouilles et les escargots qu'on lui a proposés. Cette fois-ci le doute n'est plus permis, c'est bien un Français et il est temps d'agir sinon le village risque l'invasion ! Peut-être même est-ce l'occasion d'arracher à l'adversaire quelque secret militaire.

Trop contents donc de tenir là un de ces ennemis détestés, les villageois, dans une joyeuse liesse, se mettent en tête de juger le singe et les voilà à improviser un tribunal populaire plutôt expéditif. Après une parodie de justice où explose un patriotisme aveugle et têtu où s'exacerbent les haines viscérales et collectives, le pauvre singe, livré à la vindicte populaire, payera pour tous les autres Français et sera pendu haut et court.

C'est cocasse, cinglant, grinçant et truculent, avec toute une galerie de personnages souvent forts en gueule. Dans cet album aux dialogues hilarants et vivaces, on rencontre l'ancien combattant aveugle qui a perdu ses jambes au Québec, le marin Walter dans le peloton de tête de la bêtise raciste ordinaire qui est persuadé d'avoir de toute façon raison, le maire tavernier qui espère mettre son village sur la carte grâce à la capture de ce bouffeur de grenouilles, le pasteur couard, le jeune mousse franco anglais qui s'en sortira mieux que le singe, et puis les enfants tout à côté qui s'amusent à la guerre en reproduisant le même rejet de l'étranger pendant que les adultes eux, mènent leur vraie guerre. Il y a encore ce vertueux médecin arrivé au village avec son fils la nuit même de la tempête, dont l'identité ne sera révélée qu'à la fin et qui ouvrira la fable à une profondeur et une dimension inattendue.

Le talent du jeune dessinateur Jérémie Moreau (lauréat en 2012 du Prix Jeunes Talents au Festival d'Angoulême) est à souligner et s'exprime en premier lieu dans la superbe couverture de l'album. Le dessin est subtilement caricatural et joue de manière habile avec des traits et des couleurs qui savent entretenir une ambiance faite à la fois de tragique et de comique. L'équilibre entre les deux est parfait, si bien que la charge émotionnelle reste intacte -certaines scènes sont rudes !-, même si on rit beaucoup.

Inspiré d'une légende anglaise restée vivace et qui s'appuie vraisemblablement sur des faits réels, cet album pointe de manière intelligente la bêtise humaine universelle souvent liée à de l'ignorance. D'ailleurs les marins français présentés tout au début de l'album ne sont pas moins prisonniers de ces mêmes préjugés envers l'étranger anglais, ce qui permet aux auteurs d'échapper au piège du nationalisme. Cette fable philosophique comporte une dimension inquiétante car elle met en évidence combien la peur de l'autre engendre une haine ordinaire qui peut ensuite se transformer en une férocité collective pouvant générer des actes monstrueux et cruels. Par le biais d'un fait historique ridiculement négligeable, Lupano et Moreau éclairent avec brio un aspect de la nature humaine. Cette folie universelle est un sujet qui assurément est encore d'actualité, oui la comédie humaine continue...    C.W.

Extrait :
Le médecin à son enfant ;: "Charly, une pendaison, ce n'est pas un spectacle, et encore moins un divertissement. Une pendaison, c'est un homme qui meurt. Il n'y a rien de réjouissant là-dedans, tu comprends ? Il n'y a qu'un immense chagrin. Et mon rôle de père, Charly, c'est de te mettre en garde contre ce penchant naturel à la cruauté qui sommeille en chacun de nous. Méfie-toi de ce sentiment qui te fait te réjouir à la vue du sang, Charly. Lorsqu'on fait couler du sang c'est toujours une tragédie."
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