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Romans

Amin Maalouf Les désorientés. Grasset, septembre 2012, 520 p.


Couverture de Les désorientès En quittant son pays en guerre pour aller vivre à Paris une vie brillante d'historien universitaire, Adam s'est plus ou moins coupé de ses racines. Après vingt-cinq années d'éloignement, il reçoit l'appel pressant de Mourad, un ami de jeunesse mourant qui veut faire la paix avec lui. Ramené dans son pays d'origine, Adam arrive trop tard pour Mourad mais il est conduit à renouer avec son histoire passée. Et voici qu'émergent, regrets, nostalgies, amour du pays natal, vielles frustrations et grands questionnements. Adam se sent désormais étranger sur cette terre qui l'a vu grandir et qu'il ne reconnaît plus vraiment. Il reprend contact avec ses vieux amis de jeunesse dispersés par la guerre ou par les aléas de la vie, ceux avec lesquels il fut très lié en son temps et avec qui il partageait les mêmes espérances enthousiastes et généreuses d'un monde meilleur. Dans ce cercle d'amis, tous ont évolué dans diverses sphères politiques, professionnelles ou spirituelles : Albert, l'ami le plus ancien qui autrefois a failli se suicider, vit aux États-Unis et traficote avec le Pentagone. Bilal flirte avec l'extrémisme islamiste tandis que Naïm le Juif a émigré au Brésil et que l'un des faux jumeaux s'est retiré dans un monastère orthodoxe. Après tant de blessures accumulées et de séparations, leurs trajectoires pourront-elles encore converger pour que soient retissés les liens distendus ?

Durant les deux semaines que dure son séjour, Adam va inscrire dans une sorte de journal intime ses souvenirs et son parcours, exposant également en détails ses recherches pour organiser les retrouvailles attendues par tous dans l'effervescence ; en quête de sa vérité et de son identité (qui est-on encore quand on s'est exilé ?) , il creuse, interroge sa mémoire, décortique certains événements, cherchant à comprendre ses propres choix de vie et les différentes trajectoires de vie adoptées par ses amis, confrontant le présent à ses souvenirs, lumineux ou sombres. Petit à petit, chaque personnage se dévoile subtilement, par petites touches délicates.

Mais les retrouvailles ne se passent pas comme espéré, la guerre est passée par là et elle a fait son œuvre au sein même du cercle d'amis. Il y a comme un malaise, ce qui autrefois unissait les amis n'existe plus vraiment. Entre ceux qui avaient choisi l'exil parce que la vie au pays était insupportable et qu'ils voulaient garder les mains propres, et ceux qui sont restés et se sont accrochés à leurs racines tout en se corrompant avec de nécessaires compromis douteux, qui a eu raison ? Qui est le plus coupable et qui a payé le prix le plus lourd ? Ce dilemme est lourd et douloureux à porter pour Adam. Mais si tout le monde avait fui, aujourd'hui il ne resterait plus rien du pays, il a donc bien fallu que quelques uns se battent pour que d'autres puissent revenir, rétorquera l'épouse de Mourad.

Les femmes qui traversent cette histoire sont généreuses et occupent une place importante et décisive, comme souvent dans les romans de Amin Maalouf : Dolorès l'amoureuse d'Adam restée à Paris, Sémiramis l'amour de jeunesse retrouvé qui lui offre une jolie parenthèse amoureuse, Tania la femme de Mourad...

Dans ce roman magnifique et intense écrit à deux voix (la narration intime du journal écrite à la 1e personne, et le récit du narrateur à la 3e personne), Amin Maalouf, revient au Liban de sa jeunesse sans jamais mentionner le nom du pays. Il nous entraîne humblement dans une réflexion sur l'exil, l'impunité, l'injustice, la fidélité à une terre et la fidélité à soi-même, le pardon. Ce qui est intéressant, c'est la diversité des points de vue différents parfois même antagonistes et la pluralité des éclairages, car le lecteur est mis à l'abri de toute pensée unique et de tout jugement à l'emporte-pièce. L'écriture est belle, délicieusement et pudiquement pleine d'émotions. Elle sonne juste. On décrypte une grande nostalgie des idéaux perdus et piétinés. On sent aussi sourdre de la rage devant tant de ravages commis partout par l'amour de l'argent, une colère contenue devant les replis identitaires et religieux qui divisent tellement les hommes.

Cette culture levantine autrefois si ouverte et si cosmopolite qui a produit tellement de belles choses et dont le récit de Amin Maalouf nous transmet encore quelques saveurs et parfums paradisiaques, cette culture aurait pu continuer à se développer et à enrichir les civilisations humaines. Mais les guerres, la corruption et "les identités meurtrières" (autre ouvrage de l'auteur) l'ont abîmée, elle se décompose, produisant alors ces désorientés qui ont perdu l'Orient et qui ne savent plus s'orienter.
C.W.
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