Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Romans

Michela Murgia Accabadora.
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer, Éditions du Seuil, 2011, 212 p.


C'était il y a plus d'un demi siècle dans les années cinquante. Un village isolé de Sardaigne, avec ses chemins écrasés de soleil et ses non-dits. La terre est rude comme ses habitants avares de mots et de gestes qui s'observent, s'épient, se jalousent, médisent mais savent aussi s'entraider et se soutenir. Les superstitions et les traditions ancestrales sont tenaces et hors du temps. Entre "mauvaises intentions et "bons augures", on découvre ainsi la fête des morts où les villageois laissent leurs portes ouvertes en plein hiver pour offrir une tablée de nourriture à leurs défunts, les mauvais sorts jetés, la préparation du traditionnel pain nuptial sarde...

Les femmes vêtues de noir sont presque toutes en en deuil d'un mari, d'un fils ou d'un promis mort au cours des dernières guerres. Tzia Bonaria, une couturière déjà âgée, veuve avant d'être mariée et dont "le ventre ne s'est jamais ouvert", recueille Maria, une fillette âgée de six ans, la quatrième enfant en trop d'une famille pauvre et qui devient ainsi Fill'e anima, fille d'âme. C'est comme cela en effet que l'on nomme traditionnellement les enfants doublement engendrés, nés de la pauvreté d'une femme et de la stérilité d'une autre.

Maria compte enfin pour quelqu'un, elle change complètement de vie, va à l'école, grandit paisiblement et s'épanouit tranquillement comme toutes les petites filles. Intelligente et vive, elle s'attache rapidement et profondément à sa seconde mère. Bien plus, elle se nourrit des paroles de cette femme en noir qui l'a recueillie si humainement et elle reste très attentive au métier de sa mère. Tzia Bonaria, stricte et d'une tendresse peu démonstrative, prend quant à elle très au sérieux l'éducation de sa fille. Elle lui transmet son savoir-faire, ses valeurs et lui offre des études et un métier, ce qui n'était guère courant pour une fille à cette époque. En effet à quoi bon envoyer les filles à l'école et leur apprendre à parler l'italien quand on ne s'exprime qu'en sarde ?

Mère et fille sont donc toutes deux liés par une relation très forte qui sous la plume de l'auteur se dévoile finement, se dessinant essentiellement dans la trame de leur vie quotidienne. C'est un lien intime et singulier riche de toutes ses nuances, un lien de complicité fait à la fois de légèreté et de gravité.

Mais la vie et la mort appartiennent aux femmes... Ainsi une nuit, Maria découvre que Tzia s'absente parfois. Mais que fait-elle donc lors de ces mystérieuses sorties nocturnes, enveloppée dans son long châle noir ? Un jour le secret lui est dévoilé par son ami d'enfance, et Maria comprend enfin ce que tout le village savait tout en le taisant : sa mère est Accabadora, la passeuse d'âmes, la dernière mère que l'on voit, celle qui vous soulage dans les moments ultimes de la vie quand on l'appelle au chevet des moribonds qui la demandent.

Bouleversée par cette découverte, Maria rompt avec sa mère et fuit son village pour aller sur le continent. Il lui faudra beaucoup de temps pour comprendre, accepter, pardonner. Il lui faudra être confrontée elle-même à la mort d'un proche qui ne vient pas. "Ne dis pas : fontaine, je ne boirai pas de ton eau", lui avait dit Tzia Bonaria...

Ce récit fluide, simple et tout en retenue aborde avec une grande délicatesse et sans jugement à l'emporte-pièce, des sujets lourds et graves tels que la maternité, la transmission, l'euthanasie. C'est une histoire de vie, de mort, d'amour qui nous pose des questions intimes loin de tous les débats idéologiques.
C.W.

Extrait
Quand s'achève le deuil, Tzia ?"
La vieille femme n'avait même pas pris la peine de détourner les yeux du tablier auquel elle mettait la dernière main.
"Quelle question... le deuil s'achève quand s'achève le chagrin.
- Alors on prend le deuil pour montrer son chagrin... avait commenté Maria, croyant avoir compris, tandis que la conversation s'estompait déjà dans le lent silence du fil et de l'aiguille.
- Non, Maria. Le chagrin est nu. Le noir sert à le couvrir, non à l'exhiber."
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