Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Romans

Erik Orsenna L'Entreprise des Indes. Stock/Fayard, 2010, 389 p.


Couverture de Entreprise des Indes Pourquoi maintenez-vous ces Indiens dans une servitude si cruelle ? Pourquoi menez-vous des guerres si détestables à ces peuples paisibles ? Pourquoi les tuez-vous en exigeant d'eux un travail auquel nul de vous ne survivrait ? Pourquoi ne les tenez-vous pas pour des hommes, eux que Dieu a pourvus d'une âme tout comme vous ? (page 19)
Ainsi prêchait en 1511 le dominicain Montesinos devant toutes les autorités d'Hispanola (Haïti) horrifiées par ces paroles, et devant des encomenderos indignés, ces espagnols à qui on avait donné la terre des Indiens et la population indienne avec.

Mais le vieux Bartolomé Colomb, oncle du Vice-roi actuel et surtout frère cadet de Christophe Colomb, venu finir sa vie paisiblement dans l'île et tirer un trait sur ses remords, se laisse troubler et remuer par ces questions : Les Découvreurs n'avaient-ils pas dévoyé la Découverte ? Quel regard Dieu pouvait-il porter sur ces cruautés ? Et lui qui avait aidé son frère jour et nuit dans son projet d'expédition, lui qui avait accepté d'occuper la place de celui qui se tait, va alors lentement de dérouler le fil de sa mémoire à la demande du prêtre Las Casas, grand défenseur de la cause des Indiens et fils d'un ancien compagnon de Christophe Colomb. Afin que chacun en tire les leçons, Bartolomé livre son récit et raconte avec beaucoup de sensibilité l'Entreprise des Indes du point de vue de sa genèse, sa naissance, sa folie. Et il finit par se demander si le germe de la cruauté future n'était pas déjà présent dans la genèse du voyage, c'est-à-dire dans la fièvre même du savoir et dans la liberté "du découvrir". En quelque sorte, il tente de remonter la source du fleuve...

Arrivé de Gênes, Bartolomé est cartographe dans un atelier à Lisbonne. Sur les peaux de veaux il trace avec minutie les contours des mers et des terres et il est particulièrement habile à calligraphier tout petit et lisiblement les noms sur un chapelet d'îles infimes. Durant cette époque, l'univers s'agrandit sans cesse, des pays et des îles sont continuellement à découvrir, et la longueur interminable de l'Afrique se prolonge au gré des découvertes. Donc dans son métier il faut sans cesse rectifier les cartes selon les nouveaux récits des navigateurs et il est même courant d'en fabriquer de fausses pour égarer les concurrents dans la maîtrise du monde. Son frère Christophe Colomb, rescapé d'un naufrage au large du Portugal trouve refuge auprès de lui et durant huit ans ils vont tous deux préparer l'Entreprise des Indes. Car dans cette capitale du savoir, se retrouvent toutes les corporations de la découverte, les mathématiciens savants du ciel, les cosmographes, géographes, constructeurs de bateaux...
C'est toute la merveilleuse curiosité d'une époque et sa soif de connaissances que nous côoyons avec Bartolomé qui fut un témoin joyeux et rieur de cette épopée truculente, témoin de toutes ces nouveautés surprenantes arrivant jour après jour et voyage après voyage dans le cette Lisbonne si multiple, depuis les mammifères marins à qui il faut trouver un nom, jusqu'aux rhinocéros et aux tortues géantes, sans oublier les plantes les plus invraisemblables et les perroquets multicolores rapportés d'Afrique et à qui on apprend à parler. C'est aussi tout l'amour des hommes pour la mer qui est évoqué, et leurs femmes délaissées qui trouvent consolation dans le mystérieux Jardin des aveugles. Pour notre plus grand plaisir de lecteurs, Erik Orsenna file de superbes métaphores marines : les îles sont vues comme des préfigurations de la personne humaine, ou de la vieillesse, les livres sont associés aux bateaux quand ils font commerce de notre curiosité et de nos savoirs, l'écriture est racontée telle la navigation lorsque "la page blanche devient une voile que l'on hisse".

Au final, le roi Jean II refusera le projet du voyage sur l'avis du Comité des Sages. L'Espagne ne commettra pas la même erreur et le 3 août Christophe Colomb larguera les amarres dans un contexte d'Inquisition et de chasse aux Juifs, puisque c'est le dernier jour où les Juifs devront avoir quitté le royaume ibérique. Ainsi des hommes et des femmes seront cruellement chassés de chez eux tandis que d'autres partent plein d'enthousiasme, sans savoir qu'à leur tour eux aussi chasseront d'autres humains de leurs terres...

Cet excellent roman est écrit dans une langue superbe de conteur et de jongleur de mots. Le récit livré par Bartolomé montre un point de vue souvent dédaigné, celui du rêve et de la curiosité humaine qui animaient les grands voyages d'alors. Il fourmille de mille anecdotes qui s'adossent à la grande Histoire, il est captivant, plein d'esprit et de finesse, tantôt espiègle et pétillant, tantôt nostalgique et même empreint de lourde gravité. Pendant tout le roman, on ne cessera pas de se demander pourquoi l'homme tue de manière si atroce ceux qu'il découvre, et pourquoi son génie ne le préserve ni de la sauvagerie ni de son désir de domination.
CW

Extraits :
Les bateaux ne partent pas que des ports, ils s'en vont poussés par un rêve. Bien des historiens ont déjà commenté et commenteront la Découverte de Christophe et disputeront de ses conséquences. Étant son frère, celui qui, seul, le connaît depuis le début de ses jours, j'ai vu naître son idée et grandir sa fièvre. C'est cette naissance, c'est sa folie que je vais raconter.

Quand je repense à ces cinq années solitaires à Lisbonne, je les vois comme une île, ma seule époque de liberté au milieu d'une vie enchaînée.
Avant Lisbonne, c'était Gênes et l'enfance. Et l'enfance est une prison.
Puis mon frère prendrait possession de moi, et la prison se ferait plus contraignante encore : jamais, ni de jour, ni de nuit, ni dans les recoins les plus reculés de mes rêves, et pas même lorsque l'océan tout entier nous séparerait, je n'échapperais à la lumière de Christophe.
Alors j'ai joui de cette liberté portugaise avec d'autant plus d'ivresse que je la savais menacée. Ceux qui, à commencer par vous, me reprochent ma conduite dépravée de cette époque, ces dizaines de veuves ou futures veuves que j'ai consolées à ma manière, ceux-là devraient se souvenir que j'ai commis bien pire sous l'emprise de Christophe.
Mon frère n'était pas encore venu frapper à la porte pour me signifier la fin de mes loisirs. Mais je le sentais rôder. J'avais beau me boucher les yeux et les oreilles, fuir les conversations du port à la première nouvelle d'un "jeune Génois navigateur d'exception", il était là. Comme un oiseau de proie il tournoyait, il attendait le moment de fondre sur moi. S'il me laissait quelque répit encore, c'était seulement pour me ménager le temps de me préparer.
Tout ce que j'apprenais de la cartographie ne pouvait que lui servir dans son Entreprise. Cette Entreprise, j'ignorais alors ce qu'elle était. Peut-être lui-même l'ignorait-il encore ? Mon unique certitude était qu'elle me dépasserait puisque, depuis toujours, Christophe me dépasse en tout : âge, taille, force, intelligence, rêves et amour des femmes.
Dieu a voulu que je naisse dans l'ombre de mon frère. Dieu a aussi voulu que je n'en sorte jamais. Même aujourd'hui qu'il est mort depuis sept ans.
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