Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Romans

Isabelle Condou La Perrita. Plon, 2009, 294 p.

Couverture de la Perrita
Argentine, 1996. En deux lieux différents, deux femmes s'activent afin de préparer une fête de famille pour célébrer les 18 ans de la même jeune fille, qu'elles attendent et espèrent dans la même fébrilité. Tout les sépare. La première, Ernestina, appartient à la classe moyenne modeste tandis que l'autre, Violetta, fait partie de la grande bourgeoisie de Buenos Aires. Ernestina est dans le troisième âge alors que Violetta entre dans la quarantaine. La première a perdu son fils et sa belle-fille, des opposants politiques, durant la dictature des années 1976, tandis que l'autre est l'épouse d'un militaire impliqué dans les exactions du régime et qui a été blanchi de ses crimes après le procès de la Junte.

Tout oppose donc ces deux femmes ; et pourtant leurs deux vies vont se faire écho, s'entrelacer et se rejoindre car elles sont reliées par une fillette perdue, une enfant née dans un camp de détention pendant la dictature et qui est devenue celle qu'elles attendent toutes les deux.

Pour Violetta, la jeune fille espérée s'appelle Malvina, c'est l'enfant qu'elle s'est appropriée pendant la dictature, le bébé qu'elle a volé avec la complicité de son mari militaire à une jeune femme surnommée La Perrita par ses bourreaux. Pour Ernestina, cette même jeune fille se prénomme Rosa, c'est la petite-fille dont elle n'espérait plus l'existence, l'enfant né de son fils disparu séquestré puis tué, et de sa belle-fille, La Perrita au regard bleu si doux et qu'elle ne verra jamais plus. Paradoxalement, l'existence de cette enfant volée a condamné Violetta au secret honteux, au mensonge, au doute qui ont creusé autour d'elle un vide terrible ; tandis que pour Ernestina, l'incertitude et l'absence de son fils et de sa petite fille sont devenues comme une présence vide et obsédante.

Au fil de leurs préparations festives, ces deux femmes en souffrance font le point sur leur vie, elles se remémorent leur passé, leurs attentes et leurs désillusions ; et c'est cette tragédie à deux faces que le roman, très finement construit, nous raconte en faisant alterner subtilement la parole de chacune des protagonistes. Isabelle Condou met ainsi en résonance le présent avec le passé, les simples histoires personnelles avec l'Histoire de l'Argentine, la voix des victimes qui ont subi avec celle des bourreaux et de leurs complices qui se sont tues.
Elle donne à voir des choses monstrueuses mais elle entoure aussi ses lecteurs de senteurs, de chaleur, d'odeurs de terre et d'animaux, de couleurs, de petits détails délicieux (par exemple une tortue appelée "Chipote" parce qu'elle dédaigne toute autre salade que le cœur de laitue) qui tous expriment l'amour pour ce pays. Les personnages "secondaires" sont très réussis et tout aussi importants, comme le patriarche consterné ou la matrone-patronne au grand cœur, ou le père qui se laissera mourir.

Ce récit rend aussi hommage aux "folles de la place de mai", ces mères argentines obstinées qui manifestèrent sans relâche pour réclamer leurs enfants que les militaires argentins avaient enlevés, torturés et assassinés et qui, se regroupant en association, soulevèrent des montagnes pour retrouver leurs petits-enfants afin de restaurer leur véritable identité.

La Perrita, c'est un terme espagnol affectueux qui désigne la petite chienne, c'est la femme torturée à qui l'on a enlevé son enfant et qui hante la mémoire d'Ernestina et les cauchemars de Violetta. C'est aussi le fil conducteur de l'histoire car à cette époque-là certains se sont conduits comme des bêtes et ont traité d'autres personnes comme des chiens. Ce titre cherche à rassembler tout cela, en clamant que bien souvent la bête n'est pas celle que l'on croit : la monstruosité et la barbarie ne sont pas le propre de l'animal, mais ils sont précisément humains. C'est ce que l'on qualifie d'inhumain qui est le propre de l'humain.
C.W.

Extrait
Rangés dans un placard, il y avait aussi les cadeaux de Noël que Juan et Elena n'avaient jamais ouverts. Et puis au fond d'un tiroir, le plus bas du buffet, se cachait le disque d'une berceuse de grand-mère qu'Ernestina s'était promis d'écouter au repas de baptême, et rien qu'à passer devant le buffet, maintenant, quelque chose à son oreille grinçait. Partout dans l'appartement elle se heurtait au souvenir d'un avenir qui n'avait pas eu lieu. Le vide tenait tant de place qu'elle pouvait le toucher, où qu'elle posât les yeux. Elle le sentait sur sa peau, dans ses oreilles et jusqu'au-dedans de la bouche, que ça ressemblait aux prémices d'un amour à naître. Ni les curés, ni les sorcières ne mentent, il y a bien une vie après la vie puisque l'absence prend corps dans la maison, comme un ventre qui gonfle et que l'on caresse, et qui donne l'envie de s'asseoir à attendre, sa propre mort, sans doute. Mais quelque chose lui interdisait de s'asseoir. Un fol espoir. Celui que peut-être l'avenir n'était pas tout à fait mort, que l'on y attendait son petit-enfant. De cet espoir, elle ne démordait pas.

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