Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Réflexions théologiques

Thomas Römer Le peuple élu et les autres. L'Ancien Testament entre exclusion et ouverture Éditions Du Moulin, 1997, 90 p.


Couverture de Le peuple élu L'auteur est professeur d'Ancien testament à l'Université de Lausanne.

Dans cette étude, Thomas Römer analyse la notion ambiguë de "peuple élu" qui traverse tout l'Ancien testament : le très isolationiste livre du Deutéronome présente à un peuple opprimé et menacé de disparition, une promesse divine sur laquelle il peut assurer son identité et se reconstruire : "dans l'esclavage, tu as été choisi par Dieu".
Mais cette mise à part, cette élection, ne risque-t-elle pas d'entraîner l'exclusion des autres, de ceux qui ne sont pas élus ? Elle peut en effet devenir très vite une arme idéologique qui sert, qui a servi, à justifier colonisation, fanatisme et terrorisme. Pourtant on n'est pas élu sans les autres. Et les Écritures, présentent selon les circonstances et les événements, plusieurs discours différents sur l'élection qui ne peut pas être figée dans une compréhension unilatérale.

Pour analyser comment le thème de l'élection d'Israël fonctionne dans l'Ancien testament et aussi comment il a été écrit, Römer a recours à son habituelle méthode historico-critique : replaçant les textes bibliques dans les préoccupations du moment et dans le contexte de leur rédaction, il aborde les différentes traditions des récits qui composent l'histoire du peuple d'Israël et montre comment ces traditions, ces façons particulières de relater les événements visaient à répondre à des problématiques particulières à l'époque.

La notion d'élection, tout en restant intimement liée au rapport d'Israël avec les autres peuples, a évolué à travers quatre étapes importantes :
  • Les plus anciens textes ne parlent pas vraiment d'élection du peuple car la relation entre Dieu et Israël était plutôt celle d'un dieu national avec son peuple. Chaque peuple avait son propre dieu et ainsi, d'autres dieux étaient adorés à côté de l'Éternel. Pourtant dans ces temps anciens, il était déjà question d'une élection individuelle puisque Dieu choisissait le roi, le prêtre, et aussi le lieu du Temple comme seul sanctuaire légitime.
    Et à chaque fois, constate Römer, Dieu choisissait le plus faible, celui qui était en bas dans la hiérarchie : Joseph méprisé par ses frères, David le petit berger, Salomon conçu dans un adultère meurtrier... Élection et glorification n'allaient donc pas forcément de pair, et on peut parler en ce sens de " gratuité de l'élection divine ".

  • Puis lorsque Juda commença à se dégager de l'hégémonie assyrienne (vers la deuxième moitié du 7ème siècle avant J.-C.), le mouvement deutéronomiste écrivit la charte d'une réforme religieuse et nationale destinée à soutenir le roi Josias, et dont la structure ressemblait curieusement aux traités de vassalité qui avaient cours à l'époque dans tout le Proche Orient.
    Cette première édition du Deutéronome accordait une importance nouvelle à la notion d'élection, avec une sorte de démocratisation de l'élection royale : alors qu'autrefois c'est le roi, choisi par Dieu, qui occupait l'avant-scène et qui était le médiateur entre Dieu et son peuple, désormais l'élection est adressée au peuple d'Israël dans sa totalité : Yahvé est le seul Seigneur d'Israël à qui est dû une fidélité absolue. Par cette élection, le peuple d'Israël devenait en quelque sorte témoin de Dieu au milieu des autres peuples de la terre. Mais surtout, la doctrine de l'élection comportait un très net élément polémique de résistance civique contre l'envahisseur : la soumission au roi assyrien y devenait accessoire, voire dépassée, puisque le Deutéronome affirmait que le peuple de Dieu ne pouvait être soumis à aucune domination terrestre.

  • La troisième phase se situe de 597 à 587 lorsque Juda s'effondre devant la suprématie babylonienne et que cette catastrophe menace gravement l'identité de peuple de Dieu. La conception de l'élection est à ce moment-là fortement menacée. Les théologiens de l'exil et du post exil, en fins pédagogues, affirment alors audacieusement que le Seigneur est le seul Dieu de l'univers, qu'il dirige le destin de tous les peuples tout en entretenant une relation toute particulière avec Israël. La destruction de Jérusalem n'est pas un signe de sa faiblesse, mais au contraire elle correspond à la punition de Dieu pour son peuple qui refusait de vivre dans l'Alliance scellée par la Loi. Une nouvelle identité pourra alors se construire à partir de ce nouveau discours sur l'élection.
    Dans des passages comme Deutéronome 7 (ordre d'éliminer tous les peuples cananéens) et chez Esdras et Néhémie (interdiction d'épouser les femmes étrangères), Römer voit un dangereux excès de la doctrine d'élection. Par contre, Amos 3/2 et 9/7 s'opposent à cette vision ségrégationniste et nombriliste en affirmant que l'élection d'Israël ne lui confère aucun statut privilégié.

  • C'est pourquoi la dernière phase du développement de la notion d'élection est particulièrement importante, phase qui se trouve développée dans les textes de la Genèse racontant l'histoire d'Abraham. Ces textes montrent à nouveau qu'un exclusivisme national accompagné de sentiments de supériorité ne peut pas se justifier.
    Les récits abrahamites n'ont pas été écrits d'un seul trait, et T. Römer en décompose les différentes strates selon leur date d'écriture, montrant que chacune vise une intention spécifique : ainsi la plus ancienne couche de ces histoires, probablement écrite par un rédacteur faisant partie de la population qui n'avait pas été exilée après la chute de Jérusalem, voulait sûrement inciter ceux qui étaient restés sur place, à ne pas quitter Juda. L'auteur de ces textes, en insistant tout particulièrement sur la promesse de la possession de Canaan ( = les non exilés survivront à la ruine) et sur la question de la descendance ( = le peuple aura un avenir), veut redonner espoir à la population de Judée. Puis ceux qui revinrent de Babylone rajoutèrent d'autres strates encore.
    D'après Römer, c'est en Genèse 15 (probable ajout final dans les strates rédactionnelles) que se condensent tous les récits sur Abraham et que toutes les lignes du Pentateuque se joignent : Dieu promet le pays à Abraham, mais cette promesse n'implique nullement l'exclusion des autres peuples qui vivent sur cette même terre. Les passages de Genèse 12/16ss et Genèse 16, montrent sans équivoque une attitude ouverte. "Abraham devient ainsi une figure d'intégration, un avocat de réconciliation, qui permet le dialogue avec les autres" (p. 77). A travers lui qui devient le père de tous les croyants monothéistes, Israël se situe dans d'autres relations avec les peuples voisins.
Römer possède l'art d'aborder les sujets d'une façon concise et intelligible avec un style accessible et agréable. Cette étude qui peut étonner se caractérise par l'esprit ouvert de son auteur. Il faut prendre au sérieux la mise en garde de Thomas Römer contre un emploi abusif de la notion d'élection, recommandation qui se trouve d'ailleurs inscrite dans l'Ancien testament même.
CW Retour vers L'as-tu-lu ?
Copyright © 2007 v.2 - Paroisse Réformée - B.P. 90071 - 57304 HAGONDANGE CEDEX
Téléphone: 03 87 71 41 56 - e-mail: eral.hagondange@wanadoo.fr