Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Réflexions théologiques

Alphonse Maillot Qohélét ou l'Ecclésiaste ou la Contestation.
Édition Les Bergers et les Mages, 1987, 192 p.


Couverture de Qohélét Sans doute improprement appelé l'Ecclésiaste, le livre de Qohélét, est classé parmi les textes bibliques de la Sagesse. Il apparaît trop peu souvent dans nos plans de lectures bibliques, comme s'il était déconsidéré(pour cause de contestation trop vive ?). Et pourtant...

Pourtant Alphonse Maillot montre de façon éclatante comment une Sagesse ancienne peut encore nous rejoindre et nous interpeller aujourd'hui. Qohélét, cet homme ô combien lucide et pas si désespérément pessimiste que cela, ne cesse de nous lancer un appel au bonheur. Un appel pour nos jours d'aujourd'hui à un bonheur qui refuse la fuite dans le passé et qui refuse aussi le recours à un avenir incertain dont seule la mort est incontournable.

Guidé et accompagné par cette étude si intéressante de Maillot, on peut ainsi (re)lire pas à pas ce livre biblique, entièrement retraduit pour cette édition dans une traduction toute personnelle qui s'engage dans des voies inhabituelles. L'auteur donne de ce livre un plan qui à première lecture (et même à la seconde lecture) paraît chaotique, et dont il reconnaît volontiers la subjectivité. Il montre que si Qohélét sait toujours où il va (il a un projet), sa démonstration n'est pas cursive selon nos logiques classiques, elle est kaléidoscopique.

Les notes de traduction de Maillot empêchent toute lecture fondamentaliste : l'auteur y explique ses choix, dit ses doutes, reconnaît ses possibles erreurs, propose plusieurs pistes parfois fort différentes et laisse aussi parler d'autres chercheurs. Ces notes étoffées sont suivies d'un commentaire d'accès facile, passionnant, vif, tonique, parfois délicieusement imagé, souvent percutant (et c'est parfois difficile à recevoir), qui sont complétées par des notes en bas de page ; celles-ci, loin d'être insignifiantes laissent affleurer un brin de malice ou d'ironie, elles interpellent, parfois l'Église parfois le lecteur, et aident à cheminer plus avant.
L'étude est complétée par trois excursus : sur "voir, s'émerveiller", sur le sens de hévél (vapeur mais aussi désordre), et sur la Sagesse (ne faudrait-il d'ailleurs pas parler des Sagesses, s'interroge-t-il ?).

Maillot met en évidence la subtile dialectique de Qohélét qui reprend les affirmations des Sages classiquement admises de son époque. Puis il les place habilement dans des contextes tels qu'elles sont ensuite dénoncées parce que clairement contestables. Qohélét raisonne ainsi : voici ce que disent les Sages, voici aussi ce que mon "catéchisme" m'a appris, mais pourtant voilà ce que me montrent mes observations de la réalité, ce que je vois. Il réalise ainsi une sorte d'étude très finement aiguisée à deux niveaux, refusant un savoir qui contredit ce qu'il voit et confrontant, affrontant sans cesse l'un à l'autre. Il cultive aussi une façon de penser où des affirmations contradictoires et des paradoxes s'enchaînent, se côtoient, s'entrechoquent. Refusant de s'enfermer dans un système unilatéral et clos, il souligne qu'il vaut mieux vivre avec des contradictions au lieu d'essayer de les résoudre (ce qui est parfaitement illusoire) ou de diluer le tout dans une vision réductrice.

Qohélét ne fait pas dans la dentelle, c'est "du vitriol qui décape", "un jeu de massacre continuel" : ce grand démystificateur très dérangeant cherche à casser tous nos hochets, toutes nos idoles, nos idéologies, tout ce qui nous perd, nous trompe, nous mange, nous asservit si facilement : l'argent, les plaisirs, les possessions, la famille, le travail, même la joie lorsqu'elle devient une valeur en soi, et même la Sagesse qui demeure une énigme pourtant préférable au reste. La religion aussi est contestée, parce qu'elle est trop souvent marchandage entre l'homme et Dieu.

Non pas que toutes ces réalités soient fautives. Le danger vient de la place que l'homme leur attribue lorsqu'il transforme ces moyens de vivre en buts en soi. À l'homme fondamentalement idolâtre, Qohélét lance un appel au bonheur, en faisant le procès de toutes les consolations et de toutes les recettes habituelles du bonheur avec lesquelles nous nous dorlotons.

Selon Qohélét, l'être humain vaut bien plus que tout ce qui l'aliène. Et pourtant l'homme survole sa vie pour la manquer en accordant une importance exagérée à des valeurs parfaitement éphémères : c'est le fameux "vanités des vanités", le hévél des hévél que Maillot traduit par "vapeur d'eau, buée" parce que même si elle est éphémère, la vapeur d'eau c'est quand même encore quelque chose (tout n'est donc pas sans valeur, tout n'est pas du néant). C'est difficile à entendre, mais Qohélét nous rappelle sans cesse l'extrême fragilité fondamentale de la vie humaine, (qui s'oppose à la stable nature) ses limites, sa finitude à tous égards : il faut discerner sans cesse la mort en toute chose, c'est l'idée présente tout au long du livre. L'apprentissage de la vie s'enracine dans celui de la mort. Mais cela n'empêche pas qu'il y ait une vie avant la mort affirme le Sage car tout en étant fugace la vie est extrêmement précieuse, c'est un don divin. Qohélét ironise très sévèrement sur les spéculations que l'homme opère au sujet d'une potentielle vie après la mort. Et Maillot d'en rajouter à sa façon questionnante : la manière dont l'Église annonce l'événement de Pâques ne correspond-elle pas elle aussi à une fausse sécurité ?

Quel enseignement corrosif, encore pertinent pour aujourd'hui ! L'homme de toute façon ne change jamais dit le Sage Qohélét, il abrite toujours les mêmes démons et reproduit toujours les mêmes comportements.
Quant au divin (Qohélét ne recourt jamais au tétragramme YVHM mais au pluriel Elohîm), il est le seul à échapper à la vanité. En fait Qohélét ne croit qu'en Dieu, en un Dieu complètement insaisissable, celui des Sages, celui qui échappe à l'entendement humain. Un Dieu totalement inexploitable aussi car l'homme ne peut pas s'en servir pour rendre acceptable, justifier ou expliquer les scandales du monde tels que les souffrances et les injustices. Qohélét remet ainsi sérieusement en cause le principe de la rétribution couramment admis à l'époque, il n'en reconnaît pas l'existence : ni durant notre vie sur terre ni même après notre mort il nous faut compter sur la moindre récompense. Il formule ainsi l'ébauche d'une idée de la grâce divine, seulement cette constatation est pour lui très négative.

Ainsi, si la vie nous semble chaotique, absurde et injuste, c'est parce que l'homme n'y comprend rien ; et justement parce qu'il ne comprend ni ne maîtrise rien, sa seule façon de goûter au bonheur, c'est de craindre le divin. Une crainte qui n'est pas apparentée à de la peur, mais qui est reconnaissance d'un pouvoir qui nous dépasse (tout et tous sont dans la main de Dieu) ; et c'est elle qui nous remplit de bonheur dit Qohélét, c'est elle la vraie part de l'homme ici-bas.
Alors cette œuvre anti-idolâtre nous dit :

Jette ton pain à la surface de l'eau,
longtemps après tu le retrouveras.
Partage en sept et même en huit,
car tu ne sais pas quel malheur
peut survenir ici-bas. Qo 11/1 et 2

Ne fais pas de réserve, complète Alphonse Maillot, mise sans cesse sur aujourd'hui, gaspille, balaye l'inquiétude paralysante, distribue sans compter : le seul moyen de te garantir un avenir c'est de ne pas le garantir soi-même.
C.W. Retour vers L'as-tu-lu ?
Copyright © 2007 v.2 - Paroisse Réformée - B.P. 90071 - 57304 HAGONDANGE CEDEX
Téléphone: 03 87 71 41 56 - e-mail: eral.hagondange@wanadoo.fr