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Réflexions théologiques

Thomas Römer La Bible, quelles histoires (Entretien avec Estelle Villeneuve). Éditions Bayard, février 2014, 287p.


La Bible est à l'origine de deux grandes religions et elle fait autorité dans la vie de nombreuses communautés religieuses. Mais elle peut aussi, encore aujourd'hui, être un livre dangereux lorsqu'elle sert à légitimer toutes sortes de fanatisme, quand on la lit de manière fondamentaliste et littéraliste et que l'on sort les textes de leur contexte d'écriture ; tout aussi dangereuse est-elle quand on l'instrumentalise pour justifier certaines positions religieuses, économiques, sociétales, bioéthiques, des crispations identitaires ou des principes de morale sexuelle...

Pourtant, elle n'est pas tombée du ciel comme par magie et n'a pas été dictée d'un seul coup par Dieu, par Moïse ou un autre. Aucun auteur n'a signé ses textes. Elle résulte d'un long processus, elle est le fruit d'une tradition orale, d'une rédaction et d'une transmission humaines qui ont été lentes et complexes et qui cherchaient à répondre aux situations très diverses de l'histoire mouvementée d'un peuple. Elle s'est constituée peu à peu dans des situations historiques, sociales, politiques et culturelles précises débutant au 8ème siècle avant notre ère chrétienne, au moment où les deux royaumes de Juda et d'Israël étaient sous domination assyrienne. Les premiers textes bibliques ont été produits en réaction à cette présence assyrienne, des textes construits comme de véritables traités de vassalité assyrienne mais qui en fait étaient des écrits de résistance, très subversifs à l'égard des occupants.

Titulaire de la chaire "milieux bibliques" au Collège de France et Professeur à l'Université de Lausanne, Thomas Römer est l'un des meilleurs spécialistes actuels de la recherche en sciences bibliques. Dans cet ouvrage passionnant et oh combien bénéfique, en conversation avec Estelle Villeneuve elle-même archéologue, il retrace des années de recherches sur ces questions cruciales et propose de nouvelles perspectives exégétiques. Avec brio, il met en évidence toute la complexité de textes qui sont loin d'être monolithiques et dont les enjeux idèologiques se dévoilent peu à peu.

Thomas Römer nous fait ainsi découvrir que la relation entre le peuple d'Israël et son Dieu n'existait pas depuis les origines, qu'elle s'est mise en place petit à petit et que c'est en interrogeant les textes, les contextes, les documents extérieurs à la Bible, l'archéologie aussi, que l'on peut comprendre comment cette relation s'est construite. Il nous raconte avec talent comment l'exil du peuple judéen à Babylone a déclenché l'écriture et a donné lieu à une relecture de l'histoire du peuple juif qui a compris son histoire à partir de cet événement. Il nous apprend aussi que dans le Pentateuque se côtoient deux visions antagonistes de l'humanité, l'une inclinant vers l'élection exclusive du peuple juif, l'autre développant une conception universaliste de l'être humain.

Quant à Abraham et Moïse, on n'est pas du tout sûr de l'historicité de ces personnages dont l'histoire relèverait plutôt de récits mythiques. Mais ceci n'enlève rien à leur importance puisqu'un mythe est une histoire fondatrice qui répond aux interrogations des origines et qui sert à donner une identité à un peuple ou une société. Ces récits concernant Abraham ou Moïse ont été longuement transmis oralement et se sont progressivement modifiés au cours des siècles.

Thomas Römer nous explique aussi brillamment la coexistence extraordinaire dans l'Ancien testament, de deux théologies : la sacerdotale qui porte l'espérance inébranlable dans la capacité divine d'aller chercher l'humain par delà ses chutes, et la deutéronomiste, qui interprète l'histoire de l'Alliance à partir de la rétribution des fautes et tente de prévenir les catastrophes. Les auteurs bibliques ont eu cette immense sagesse de ne pas trancher entre ces deux approches et de les conserver toutes les deux, préférant la diversité à un langage monolithique.

Dans son ouvrage, Thomas Römer nous livre également quelques éléments autobiographiques, comment il fut l'un des fers de lance de la critique de la critique, puis comment il a abandonné la théorie documentaire trop simpliste qui avait cours pendant un siècle sur ces études. Il avoue avec modestie que les résultats actuels sont des connaissances fragiles dans un champ très complexe, et que ces connaissances pourraient bien être remises en cause par les nouvelles générations de chercheurs. Même les datations actuelles demeurent hypothétiques.

"Dans le fond, c'est un livre (la Bible) qui dérange tout le temps. Il n'est pas fait pour endormir les consciences", conclut l'auteur.

Cet ouvrage remarquable qui valorise les nuances, a de quoi surprendre. Il aide notre foi à se confronter à l'intelligence et cela ne constitue absolument pas un danger pour elle car la foi n'est pas statique. Toujours en quête, elle peut ainsi s'enrichir joyeusement de nouvelles découvertes.
CW
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