Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Romans

Tarun Tejpal   La vallée des masques   Éditions Albin Michel, 2012, 454 p.
Couverture de La vallée des masques

Quand par un idéal fou de pureté et de perfection les êtres humains prétendent pouvoir faire le bien par eux-mêmes, ils finissent par devenir redoutables et par créer l'enfer sur terre... Telle est la leçon implacable de cette fable philosophique et politique.

Karna, le narrateur de ce roman sait qu'au cours de la nuit ses poursuivants, d'anciens frères d'armes, vont venir le tuer, et durant cette longue nuit d'attente il livre son histoire dans un récit extrêmement original et déroutant. Sans savoir qui étaient ses géniteurs, il a vécu presque toute sa vie au sein d'une communauté himalayenne séparée du monde. Dès sa plus tendre enfance, il fut initié aux pratiques sacrées de cette secte qui recherche avant tout et à n'importe quel prix, la pureté parfaite. Fasciné par l'aura du puissant et légendaire maître Aum et au prix d'innombrables renoncements et de détachements, il franchit une à une toutes les étapes qui lui permettent d'avancer dans la voie de la vérité et de la pureté, jusqu'à effacer son être propre, jusqu'à renoncer à toute vanité, toute possession, tout attachement, amour personnel et émotion. En récompense, comme les autres compagnons il a le droit d'aller au Sérail des Bonheurs Fugitifs pour passer dans les bras de plusieurs femmes. "L'outre-monde", l'autre monde, le nôtre, est considéré comme l'enfer par les membres de la secte.
Cette perte de l'individualité au profit du collectif atteint les sommets (de la folie ?) lorsque le narrateur obtient son effigie, le masque qui permet de gommer les différences et d'avoir enfin le même visage que tous les autres membres du groupe. Il perd aussi son nom et se voit affublé d'un matricule tout aussi dépersonnalisant. Cherchant toujours à se dépasser pour atteindre la perfection absolue, au fur et à mesure qu'il s'élève dans la hiérarchie il devient de plus en plus intraitable, impitoyable et inflexible envers ceux qui montrent de la faiblesse. L'utopie de la pureté peut vite devenir dictature...

Les femmes sont odieusement traitées dans ce système, mais c'est grâce à une femme que le héros commencera à ouvrir les yeux, à douter, à se poser les bonnes questions, à découvrir la perversité d'un tel système qui lui a fait perdre son humanité, et à cheminer enfin vers une autre vérité. Son système commence à se fissurer, son armure se déchire. Comment a-t-il pu se laisser fasciner à ce point par cette quête si dangereuse de pureté ? Comment a-t-il pu accepter une telle soumission et une telle dépersonnalisation ? Et peut-on encore parler de convictions quand on parvient à un tel degré d'oubli de soi ? L'être humain peut-il vaincre ses faiblesses pour atteindre la perfection de l'âme ?

Incapable de franchir la dernière étape qui l'aurait fait Grand Timonier, le voici en fuite, attendant ses assassins. Au côté de Parvati, il apprendra à goûter la musique, la lecture, le rire, l'amour et le sifflet d'un train qui part...

Ce monde barbare effrayant d'inhumanité aux relents de totalitarisme montre sans complaisance que même quand les humains veulent noblement faire le bien, ils finissent par faire le plus grand mal. Certaines scènes de ce récit sont d'une dureté et d'une brutalité insupportables. Ce roman qui met à nu les mécanismes sectaires, est une puissante mise en garde contre les extrémismes religieux et contre tous les idéaux de réforme du monde qui se réaliseraient de manière dogmatique, par la force et la violence. Il met également en garde contre tout système qui prétend savoir à la place des autres. Tarun Tejpal fait l'éloge du doute qui questionne et il nous invite également à accepter de vivre libre, humblement, avec nos inévitables imperfections et complexité humaines. Il faut célébrer la vie sans jamais la dénigrer.

L'écriture du romancier est belle, riche et souvent poétique. La construction de ce roman si dérangeant est intéressante car on alterne entre le passé du narrateur, son attente présente lors de la dernière nuit et ses réflexions personnelles sur la condition humaine et sur le vivre ensemble des sociétés.
CW

Extrait
Voici mon histoire. Et l'histoire de mon peuple.
Elle n'est pas très longue. Certains la racontaient le temps de vider un verre de Ferment aigre-doux. D'autres y apportaient tant de précision que les tonneaux étaient vides avant qu'ils aient terminé. Aujourd'hui, dans ma confusion, je me situe entre les deux. Pourtant j'ai été, un jour, un homme de convictions, volontaire et déterminé. Les autres venaient me consulter pour retrouver un ancrage solide quand leurs cœurs et leurs âmes vacillaient. Un jour.
Aujourd'hui, je dois faire face à l'urgence. Le train de neuf heures vient de siffler et je sais que mon sablier sera bientôt vide. Le sifflet d'un train, comme c'est beau ! La première fois que je l'ai entendu, je l'ai pris pour le cri de l'oiseau le plus grand du monde. Puis j'ai vu la bête fabriquée par les hommes, je l'ai entendue bavarder et chanter, et je suis tombé amoureux de sa voix. Ces derniers mois, j'ai escaladé souvent sans me faire voir le remblai de la voie ferrée. Assis sur les cailloux pointus, je caressais les veines de fer, je posais mon oreille contre leur douceur lisse et fraîche afin de percevoir la pulsation de vie encore lointaine qui s'approchait. L'indifférence des hommes à la beauté de cette voix me stupéfie. Ils ne suspendent même pas leur conversation quand le sifflement qui fuse de la locomotive fait voler l'air en éclats. J'ai appris autre chose encore : tous les humains ne voient pas le beau partout où il se trouve. Et c'est peut-être mieux ainsi.
Quelle facilité dans la digression ! A force de côtoyer les hommes chez qui je suis venu vivre, je finis par leur ressembler : distrait, séduit par tout ce qui se présente. Et c'est peut-être mieux ainsi.
Mais aujourd'hui, quoi qu'il en soit, je dois me concentrer sur deux choses : ce que j'ai à dire et les mots pour le faire. Tels le marteau et le clou unis dans leur percussion opiniâtre et bruyante jusqu'au bout de leur tâche.
Aujourd'hui, c'est à l'urgence que je dois faire face.
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