Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Réflexions théologiques

François Vouga Évangile et vie quotidienne. Labor et Fides, 2006, 290 p.


Couverture de Évangile et vie quotidienne
Cet ouvrage est une contribution théologique aux débats éthiques, débats que l'auteur se propose de nourrir en abordant les questions rencontrées dans toute vie quotidienne. Il s'appuie sur l'idée que les images de Dieu que nous véhiculons avec nous sont en corrélation avec la façon dont nous conduisons notre vie ; cette correspondance fonde la responsabilité de l'individu à l'égard de Dieu et à l'égard de soi-même.

Après avoir constaté que grâce à la pluralité des traditions culturelles et religieuses le débat éthique est très ouvert, puis remarqué qu'aucun héritage ne peut réclamer le monopole de la réflexion éthique, François Vouga affirme qu'il ne faut pas pour autant se retirer du débat : "Il appartient à la responsabilité du christianisme de formuler clairement les propositions de sens qui découlent de l'Évangile." Toutefois pour proclamer dans le monde la vérité éternelle d'un Dieu Tout-Autre, l'Église doit privilégier le modèle de la conversation qui repose sur la coopération des participants, plutôt que le modèle du discours autoritaire. La conversation, ce sont tous ces débats, communications, échanges, discours de notre quotidien ; elle s'organise en cercles concentriques séparés les uns des autres par trois zones de transition plus ou moins perméables, qui font l'objet des trois parties de cet ouvrage : les discussions ouvertes de la vie publique, les entretiens plus personnels dans l'espace de la vie privée, le dialogue intérieur de la conversation intime que l'on mène avec soi-même. Le tracé des frontières entre ces trois espaces peut varier de façon importante, c'est par exemple le cas lorsque la sphère privée est utilisée, voire même instrumentalisée pour assurer une reconnaissance sociale, avec une mise en spectacle des domaines privés de la vie.

C'est par une relecture attentive des évangiles et des épîtres que François Vouga, s'appuyant aussi sur les textes de Calvin, nous propose une base de réflexion dans le but de contribuer à la "grande conversation que constitue la vie intellectuelle des sociétés ouvertes".

Quelques aspects développés dans cet ouvrage dense et remarquablement passionnant qui montre que l'Évangile a forcément quelque chose à dire à tout être humain de tous les temps :

Dans la vie publique : À cause de la tendance à dissocier largement espaces public, privé et intime, on a renoncé aux appuis de la morale et de la transcendance. Le débat sur les valeurs et leurs fondements a déserté le champ de la discussion publique ou politique qui est désormais dominé par les impératifs économiques et financiers et par les exigences de la raison technique. Pourtant, l'Évangile pointe un chemin inverse : initialement, c'est le rapport que l'individu entretient avec son âme (espace intime) qui détermine celui qu'il entretient avec son corps (espace privé), et c'est ce rapport qu'il entretient avec son corps qui instruit ses relations avec autrui et son engagement public. Il est donc vain de chercher à transformer la vie spirituelle des individus à coup de décisions politiques ou par la seule amélioration des conditions matérielles. Cinq thèmes relevant de la conversation publique sont développés par l'auteur :
  • La religion : Quels rapports la confession de foi chrétienne peut-elle établir avec les autres religions ? Le discours de l'apôtre Paul aux Athéniens sur l'Aréopage (Actes 17,22 et svts) est une tentative de penser ce rapport et de trouver une base pour la poursuite d'un dialogue. L'examen de ce passage biblique montre que le fondement du discours ne peut se situer que sur le plan du sens de l'existence humaine et non pas dans un savoir spéculatif qu'il s'agirait d'imposer. La conversation sur la religion est avant tout un débat de la conscience religieuse de l'individu avec elle-même, et la connaissance de Dieu ne peut être que conjointe à celle de nous-mêmes.

  • Le travail : la personne humaine est placée devant la question du sens du travail (ou du chômage) et de sa valeur symbolique. Le monde des évangiles et des épîtres plaide pour une théologie du travail fondée sur la conviction que le véritable employeur, c'est le Seigneur : lui seul peut juger son avancement et ses résultats. Une autre logique est prônée que la simple correspondance entre travail accompli et salaire mérité, une logique qui se fonde avant tout sur la reconnaissance des personnes. Et cette reconnaissance ne s'exprime pas dans une rémunération des résultats obtenus, mais dans l'appel et la vocation qui qualifient les disciples comme des serviteurs du Seigneur. (Textes sur le travail selon l'apôtre Paul + parabole du serviteur inutile)

  • La relation à l'argent : Qui possède quoi et qu'est-ce qui possède qui ? La justice établie au nom de l'argent est une puissance injuste, la vie ne se reçoit ni ne se joue dans l'échange, mais dans le don. L'Évangile démystifie l'argent et propose une économie intelligente et raisonnable basée sur la reconnaissance évangélique des personnes. (Parabole du gérant habile + le jeune homme riche)

  • La science, la technique et la raison humaine : Elles portent une ambiguïté : les progrès qu'elles ont favorisés sont incontestables, mais elles font la promotion de moyens qu'elles érigent comme buts en soi ; les aspects fonctionnels et pratiques prennent une place si essentielle, que l'être humain dont il s'agissait d'assurer le bien-être et la paix en devient la victime. Dans une réflexion passionnante, l'auteur explique cette confusion entre les moyens et les fins en décryptant l'hypocrisie des pharisiens telle qu'elle est vue par l'évangéliste Matthieu. Il en démonte les mécanismes et montre qu'il y a hypocrisie parce que la recherche honnête de la justice est rongée de l'intérieur par des illusions. L'hypocrisie devient un avatar de la justice, une fêlure de la justice qui confond ciel et terre (amalgame entre Loi de Dieu et religion des humains) et qui perturbe le rapport de l'individu au savoir (les experts de la Loi prétendent détenir seuls la connaissance). Corollairement, l'hypocrisie correspond à une altération fondamentale de la compréhension de soi. L'Évangile soutient que les moyens ne peuvent trouver leur sens que s'ils sont solidement fondés sur la vérité qui toujours doit rester première. (Texte des invectives de Matthieu envers les pharisiens + parabole de la paille et de la poutre)

  • Le culte public : il accomplit un service public en attestant, contre le règne de la généralité et l'oubli des réalités individuelles, la promesse d'une universalité fondée sur la reconnaissance des singularités. C'est avec les visions de l'Apocalypse (Ap 11, 3-13) que l'auteur examine la pertinence du culte dans la conversation du domaine public.
Puis François Vouga passe à un deuxième domaine de la vie quotidienne, celui de l'espace de la vie privée : En raison d'une certaine compréhension du la présence du royaume, l'évangéliste Marc insiste beaucoup sur la nécessité d'une distinction entre le domaine public et la sphère privée, entre le dedans et le dehors. Et c'est le corps compris à la manière paulinienne, qui constitue la limite symbolique démarquant ces deux espaces. Dans cette seconde partie, François Vouga examine donc les rapports que la personne humaine entretient avec son propre corps, et les différentes relations qu'elle noue avec son entourage immédiat et familier.
  • La maison : à la fois close et ouverte, c'est l'espace des invitations au partage et à la communion, le lieu de la reconnaissance et du respect. La maison est par excellence l'espace évangélique de la vie privée et Jésus nous apprend qu'à choisir la convivialité, il y a plus à gagner qu'à y perdre. Nous découvrons aussi à quel point le rapport à soi est important dans ces jeux de proximité et de distance. (Marc 10,28-31 + histoire de Zachée)

  • La famille : Quelles différentes formes la vie familiale peut-elle prendre, et quelle place symbolique les enfants y occupent-il ? Toujours l'Évangile se garde des jugements de valeur généraux et normatifs et reconnaît la singularité des conditions personnelles comme le lieu de l'obéissance et de la liberté. Et toujours l'Évangile établit la réciprocité entre l'homme et la femme, le couple étant compris comme le lieu de la Promesse (Marc 10,10-121). La liberté évangélique fonde avant tout la relation que l'individu entretient avec lui-même et qui le constitue comme un "je" capable d'accueillir un "tu" dans le respect et l'amour. L'homosexualité n'est pas condamnée pour des raisons d'ordre moral, elle est plutôt perçue comme la perturbation de la relation à soi-même d'un sujet qui ne peut reconnaître l'altérité. Elle est le signe d'un désordre qui a quelque chose à voir avec l'indifférenciation. (Textes sur la répudiation+ Rom 1,24-27)

  • Le corps, santé et maladie, péché et salut : La maladie nous rappelle une finitude et une faillibilité que nous tentons d'oublier parce qu'elles s'opposent à notre idéal de perfection et de maîtrise (Job). L'Évangile n'attribue à la maladie aucune valeur positive ou négative, il ne la considère pas comme un critère de ségrégation religieuse, personnelle ou sociale puisque la personne humaine est toujours reconnue indépendamment de ses qualités, même restreintes et limitées. L'Évangile nous incite à abandonner nos interprétations spéculatives sur les causes générales de la maladie, il conteste le lien de cause à effet entre maladie et péché (l'aveugle de Siloé, Jean 9,1-7). Les guérisons effectuées par Jésus témoignent que l'humain est un être rempli d'attentes et de promesse (l'aveugle de Siloé), elles sont ce qui permet à la personne d'accéder à la maîtrise de son être (l'homme au pays des Géranésiens Marc 5,1-10). Les récits évangéliques associent la communauté des croyants à l'activité thérapeutique de Jésus.

  • La naissance, la vie et la mort : La conviction que l'humain n'est ni propriétaire de lui-même (il appartient au Seigneur) ni maître de sa vie et de sa mort, conduit à repenser le rapport existentiel du sujet à sa propre naissance et à la perspective de sa mort. Elle oblige aussi à redéfinir la vie elle-même. Les textes étudiés (ceux de Paul sur Christ ressuscité, Prologue de Jean, Nicodème, Lazare) font apparaître que Jésus brouille nos repères habituels en faisant apparaître une autre dimension, le don de la plénitude du Père. Il est ainsi possible d'éclairer de façon particulière les questions posées avec acuité par les situations extrêmes en rapport avec l'euthanasie et les thérapies médicales (transplantations) ainsi que par les progrès médicaux qui repoussent les frontières entre vie et mort.
Les thèmes de la conversation intime que chacun mène avec lui-même constituent le troisième domaine de la vie. La psychologie des évangiles nous propose une définition de ce qui constitue la vie et la conversation intime de la personne : c'est un rapport conscient et critique du sujet à lui-même dans lequel ce sujet est capable de rendre compte de ses convictions et de ses actes (l'apôtre Paul en est un bon exemple). Ce domaine de l'intime, c'est ce que la tradition néotestamentaire appelle l'âme. L'âme, c'est l'individualité de la personne qui trouve son lieu dans la réflexion poursuivie par le sujet sur lui-même et devant Dieu. C'est la conscience de soi reconnaissante et responsable. L'apport particulier de l'Évangile est de deux sortes : insister sur le caractère décisif de ce rapport que la personne entretient avec elle-même, et annoncer la promesse d'un repos de l'âme. En effet, si Jésus ne garantit pas une vie tranquille, il promet bel et bien une relation réconciliée de la personne, dans son dialogue intérieur, avec la volonté de Dieu et avec elle-même. François Vouga examine de près les quatre axes à partir desquels peut s'installer ce repos de l'âme :
  • La vie intérieure : Dialogue intime face à la condition humaine, c'est le mouvement et la vie spirituelle de l'âme, qui grâce à l'Évangile peut découvrir l'absolue gratuité du don et de la confiance (Texte "car si quelqu'un veut sauver son âme" Marc 8,35)

  • L'humour : ouvrant des possibles à la pensée, il marque la possibilité d'une distance critique que la personne est capable de prendre par rapport à elle. Il exprime la liberté intérieure et relève d'une dynamique de changement.

  • La spiritualité : le pardon, la justification, la sanctification et le jugement répondent aux questions concernant le sens de l'existence et posent les fondements des rapports de l'âme à la Promesse divine. L'âme trouve libération et repos lorsqu'elle renonce à tous les systèmes d'échange et à tous les idéaux de perfection, et qu'elle enracine ses relations avec Dieu, avec les autres et avec soi-même, dans le terreau de la gratuité. (Romain 8 + Jugement dans l'histoire des chevreaux et des boucs Mat 25/31)

  • La prière: sa fonction n'est pas que d'impossibles désirs soient assouvis. Accueil et recueillement devant le don de Dieu, elle permet à la vie de l'âme de prendre place devant Dieu. Elle est renouvellement de soi, ouverture au changement et provocation à la liberté.(Examen des actions de grâce de l'apôtre Paul + la parabole du juge et de la veuve + le figuier stérile).
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