Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Prédications


Annoncer sans crainte l'Évangile !  Jér 38/1-12 Luc 12/49-53

Ce passage de l'Évangile que nous venons de lire est court, et la plupart des commentateurs ne s'y attardent pas. Sans doute sont-ils gênés par le caractère énigmatique des versets 49 et 50, comme par la teneur de ce qui suit. Plutôt que la réconciliation chrétienne, l'Évangile apporte des divisions à l'intérieur de la sacro sainte cellule familiale.

Quand Luc écrit son Évangile, déjà les persécutions arrivent, il y a une opposition forte à son annonce. Sans doute Luc tente-t-il ici d'expliquer cette situation difficile qui se présente aux premiers chrétiens. Pour eux, l'Évangile apporte la paix, "Je vous donne la paix" dit Jésus à ses disciples au cours de la dernière conversation qu'il a avec eux. Au moment de la Nativité, les anges acclament la venue de Jésus en disant "Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté".
C'est le contraire ici que Jésus nous dit. Il va apporter un feu qui n'est apparemment rien d'autre que l'opposition violente qui apparaît dans les familles, qui apparaît dans l'Église entre les tenants de l'Évangile et ceux qui ne veulent pas y croire. Au lieu de procurer la paix, l'Évangile suscite la guerre.

C'est une sorte de paradoxe. Les disciples recherchent la paix, la souhaitent, ils y travaillent, et quelquefois bien malgré eux, ils récoltent la guerre. Cette conséquence de la parole de Dieu n'est pas nouvelle. Avant Jésus, les porteurs de la parole ont provoqué l'opposition de leurs contemporains alors qu'ils ne voulaient que leur bien-être. Et c'est le cas de Jérémie, ce prophète bien connu pour avoir été persécuté par les grands de ce monde. Il faut dire que le monde, et particulièrement ceux qui exercent l'autorité, n'a jamais aimé la contestation qui apparaît toujours, au mieux subversive, au pire comme une trahison. C'est bien le reproche que font les ministres du roi Sédécias.

Cet épisode du chapitre 38 du livre de Jérémie nous place dans les premières années du 6ème siècle avant Jésus Christ. Le royaume de Juda est soumis, assujetti à Babylone, et le roi Sédécias est contraint de reverser un tribut au roi de Babylone. Et cela pèse très lourd, on peut l'imaginer, au cœur des Israélites. Par tous les moyens, le roi va essayer de se débarrasser de ce joug étranger, humiliant. Pour cela, il croit bon, intelligent (politiquement s'entend) de s'allier avec le pharaon d'Égypte en espérant qu'il l'aidera dans une guerre de libération. À cause de cela, Babylone met le siège devant Jérusalem. La ville est encerclée, les habitants prisonniers. Et pourtant le pouvoir politique, le roi et les ministres, s'obstinent à résister. Ils croient encore à la victoire possible. Sans doute même pensent-ils que Dieu est là pour les aider.
Et voilà que le prophète Jérémie intervient, porteur de la parole de Die. Peut-être est-il simplement plus perspicace que les autres, éclairé par la parole de Dieu, par la Sagesse de Dieu. Il comprend bien que les efforts militaires sont inutiles. Sans doute se rend-il compte qu'il est vain de compter sur la puissance égyptienne. Sans doute se rend-il compte que tomber entre les mains des Égyptiens n'est pas forcément avoir une meilleure situation.

Il dit sa façon de penser publiquement, pour que tout le monde entende, sache quel est le projet de Dieu, quelle est la conduite la plus sage.

Jérémie annonce que celui qui cessera la résistance, qui se rendra aux Chaldéens, aura la vie sauve, tandis que tous ceux qui resteront dans la ville mourrons par l'épée, par la famine, par la peste. Il annonce qu'il y a un choix à faire.
Faisant cela, Jérémie dénonce la fausse confiance que l'on met dans la force humaine, dans la politique, dans les armes, dans la tactique. Il assure que c'est une confiance trompeuse. Préparer la guerre pour avoir la paix est une erreur, ça ne sert à rien contre l'adversaire. Selon lui, dans la situation de Jérusalem, il vaut mieux capituler dans des conditions à peu près honorables plutôt que de périr misérablement dans une nouvelle défaite. On peut comprendre que cela ne plaise ni aux ministres ni au roi qui estiment que Jérémie démoralise la population, qu'il sape le moral des troupes. Ils cherchent à l'éliminer, le dénoncent au roi. Le roi ne défend pas le prophète, il le livre entre les mains de ses subordonnés. Alors on s'empare de Jérémie, on le descend au fond d'une citerne vide qui sert de prison. Là au moins il ne risquera plus de répandre sa propagande défaitiste. Le meilleur moyen est d'éliminer celui qui porte cette parole. Celui qui dérange devra se taire.
Ministres, officiers, rois, puissants, préfèrent entendre la sagesse des hommes plutôt que d'écouter la parole de Dieu.

Les interventions de Jérémie nous montrent encore que le rôle du prophète ne le cantonne pas dans un domaine spirituel qui n'aurait rien à voir avec les affaires du monde, rien à faire avec le réel de la vie quotidienne, de la vie sociale. Jérémie s'intéresse à ce qui se passe autour de lui, dans son pays et au-delà des frontières de ce pays. Il s'intéresse à la politique nationale et internationale. Quand Jérémie prévient qu'il est dangereux de s'opposer aux armées assyriennes, il ne fait rien d'autre que de la politique. Mais de la politique soumise au jugement de Dieu. Une politique libérée des idéologies suicidaires, mais éclairée par la parole de Dieu.

Ainsi en est-il de l'Évangile qui, bien compris, non dénaturé ni édulcoré, ne peut laisser indifférent. Au contraire, vécu au plus profond, il interroge, il provoque, il s'oppose au soi-disant bon sens et à la sauvegarde des intérêts particuliers.Il met le feu, pour parler jeune...

Et le feu ne doit pas effrayer !
Certes il est dans la bible l'instrument du jugement de Dieu. Mais il sert aussi à la purification, aux sacrifices. Il peut être aussi, il l'est souvent dans la bible, l'image de la présence de Dieu qui apparaît au milieu du feu comme à Moïse. Il rappelle aussi ces flammes de feu qui tombent sur l'Église naissante au jour de la Pentecôte. Le mot " feu " est associé dans de très nombreux textes bibliques à des expressions qui sont courantes, dont beaucoup sont positives.

Ainsi ce feu est ambivalent. Il y a en nous des choses à brûler, à éliminer, à purifier, et d'autres à ranimer pour qu'elles réchauffent. Dans ce chapitre 12 de l'évangile de Luc, c'est un peu le purificateur qui débarrasse toute vie, toute action humaine, de ses oripeaux de mensonges, de ses calculs égoïstes.

Souvenons-nous du début du chapitre 12 que nous avons lu il y a quinze jours. Du milieu de la foule, quelqu'un dit à Jésus : "Maître, dis à mon frère de partager avec moi l'héritage". Et Jésus lui répond : "Qui m'a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ?" L'Évangile met à nu les ressorts cachés de notre âme, de notre vie, de nos relations humaines : égoïsmes, désirs de domination.

Nous avons vu la semaine dernière que la perspective évangélique est radicalement opposée à celle du monde. La perspective du monde, c'est la loi naturelle, c'est la loi du plus fort. C'est ce combat fou dans lequel est engagé Sédécias contre les Assyriens. Dans la perspective évangélique, l'homme n'a pas à se tailler une place, à conquérir une place au soleil. Cette place lui est donnée. Elle est donnée par grâce par Dieu, en Jésus Christ. "Ne crains pas petit troupeau", avons-nous lu la semaine dernière . "Car votre Père a trouvé bon de vous donner le royaume..."

Mais affirmer et vivre dans cette perspective n'est pas sans danger.
Il faut considérer les paroles de Jésus comme une prévision, non pas comme une intention de sa part. Il nous dit ce qui va arriver. " C'est un feu que je suis venu apporter sur la terre ".
De fait, on peut constater que ceux qui veulent apporter la paix, promouvoir l'amour, déchaînent parfois, souvent même, contre eux l'hostilité. Que l'on songe à tous ceux qui ont combattu l'injustice des hommes par la non-violence, Gandhi, Luther King, Jésus le premier. Il faut se rendre à l'évidence, prêcher l'amour peut provoquer la haine chez ceux qui ont choisi de haïr. Jésus lui-même sait ce qui va lui en coûter : " Il est un baptême dont je dois être baptisé, combien il me tarde qu'il soit accompli ! ".

Sur la croix, nous voyons apparaître le paroxysme de la violence, mais aussi de la victoire de la paix.

Paroxysme de la violence parce que cette violence s'exerce contre le juste, contre le seul juste nous dit l'Évangile, celui que l'on ne peut haïr que sans raison. Victoire de la paix parce que le Christ pardonne à ceux qui le mettent à mort. Aucune violence divine ne répond à la violence des hommes. Aussi, la violence tourne-t-elle court, désarmée.
Face à une vision trop irénique de Jésus et de son message, ce texte nous apprend que l'Évangile engage, et que cet engagement comporte des risques. Il n'y a qu'une seule bonne raison capable de nous opposer aux hommes, aux autres, quels qu'ils soient : c'est de laisser parler notre cœur face à la haine, au mépris, à l'oppression, à la guerre. Cela veut dire de nous engager, et nous engager parfois politiquement quand cela est nécessaire comme pour le prophète Jérémie. Il n'y a pas de devoir de réserve avec l'Évangile.

Sans crainte d'ingérence, les chrétiens peuvent dénoncer tout ce qui leur paraît contraire au partage, à la justice. Il faut parler, annoncer l'Évangile et le vivre sans tenir compte des conséquences que cela peut avoir. Sans craindre le feu que l'on allume alors !
Amen !
Jacques Morel Prédications Prédications 2007
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