
Prédications
Pourquoi Jésus a-t-il voulu être baptisé ? És 11/1-10 Rom 15/4-9 Matthieu 3
Voici ce que nous disent les Évangiles : Jean était parti dans le désert pour proclamer un baptême de conversion, un baptême destiné aux "pécheurs", pour les préparer à accueillir le salut par une conversion personnelle.
Pourquoi Jésus a-t-il voulu être baptisé ? Lui qui est considéré par tous comme un homme sans péché ? Quelle raison fait que l'homme Dieu soit allé voir Jean le Baptiste pour lui demander le baptême de repentance, pour la rémission des péchés ? Cela a posé de gros problèmes théologiques à l'Église primitive. L'Évangile des Hébreux, un Évangile apocryphe, un Évangile qui n'est pas dans le Canon biblique, rajoute à ce passage de Matthieu un petit dialogue significatif : " Voici que la mère du Seigneur et ses frères lui disaient : " Jean le Baptiste baptise pour la rémission des péchés. Allons, soyons baptisés par lui! ".
Mais Jésus leur dit : "En quoi ai-je péché, que j'aille et soit baptisé par lui ?"
Puis cet Évangile reprend le texte Matthieu.
Dans le texte de Matthieu que nous avons lu tout à l'heure, il y a une petite remarque significative (Matthieu 3/14-15) : Jean voulut s'opposer au baptême de Jésus: "C'est moi, disait-il, qui ai besoin d'être baptisé par toi, et c'est toi qui viens à moi!" Mais Jésus lui répliqua: "Laisse faire maintenant: c'est ainsi qu'il nous convient d'accomplir toute justice. " Alors, il le laisse faire.
Ainsi on pourrait penser que le baptême de Jésus a lieu pour que l'Homme-Dieu s'incorpore vraiment dans le peuple de Dieu dont il fait partie, pour qu'il accomplisse tout ce que tout juif doit faire, en quelque sorte pour qu'il revête, qu'il porte, le péché du peuple d'Israël. En quelque sorte, il se ferait baptiser pour justifier la croix, pour justifier le nécessaire sacrifice d'expiation.
Permettez-moi de ne pas être d'accord avec cette vision des choses, même s'il me faut pour cela mettre en doute l'authenticité de certains passages du texte de l'Évangile. Je pense que parfois l'Évangile a aussi été rédigé de telle manière que les événements retracés soient cohérents avec les façons de penser de l'époque.
En fait, la repentance proclamée par Jean le Baptiste n'est peut-être pas celle que l'on pense.
La conversion à laquelle il appelle le peuple ne correspond peut-être pas exactement à l'idée que l'on peut se faire de la chose. J'en veux pour preuve cette attaque que Jean le Baptiste dirige contre les sadducéens et les pharisiens.
Il ne faut pas penser que les pharisiens et les sadducéens étaient des hommes impies. Cela est faux. Il ne faut pas penser que les pharisiens et les sadducéens étaient des hommes sans foi. Cela est faux. Bien au contraire, leur foi était sincère, totale, dans le salut offert par le Dieu d'Israël. Ce sont des gens qui scrupuleusement, tous les jours, appliquaient la loi de Moïse, la loi transmise par leurs pères, parce qu'ils avaient une conscience forte d'appartenir au peuple de Dieu et que cette appartenance exige une vie parfaite. Ce sont des gens qui sincèrement sont allés voir ce prophète dans le désert parce qu'ils se rendaient bien compte qu'au-delà de la tentative, sincère, d'accomplir toute la loi, qu'au-delà de toutes les purifications, qu'au-delà de tout ce qu'on peut faire pour justifier le salut, il manque quelque chose.
" Race de vipères ! " : Dans cette histoire de Jean le Baptiste, et dans l'histoire que nous raconte Ésaïe, il est question d'arbres et de serpents.Ces deux textes se renvoient toute une symbolique de l'histoire du salut.
Matthieu reprend des images d'Ésaïe pour les développer. Les pharisiens sont comparés aux serpents, symbole du mal et de la tentation. Mais ils sont remis à leur place par le baptiseur, ils ne font plus peur à l'approche du Messie.
L'arbre qui n'a pas pu porter du fruit sera abattu afin de permettre à la souche de rejaillir.
Nous sommes à la fin d'une histoire : Jean le Baptiste est pour les chrétiens le dernier des prophètes de l'Ancien testament, il clôt l'ancienne alliance et ouvre une nouvelle histoire, une nouvelle aventure avec Dieu.
Tout est symbole dans ce passage. Jean le Baptiste est très exactement habillé comme Élie quand il était au désert. Il se nourrit comme Élie au désert. Et justement la tradition juive veut que le retour du messie soit annoncé par la réapparition d'Élie. Jean le Baptiste, c'est Élie qui annonce la venue du messie attendu.
Quant à l'arbre d'Ésaïe, il n'est pas simplement la descendance de David petit-fils d'Isaïe. Il n'est pas simplement l'histoire du peuple d'Israël, c'est aussi l'histoire de la foi. L'arbre d'Isaïe, c'est l'arbre qui est au centre du jardin d'Eden, celui par qui le péché est entré dans le monde. Cet arbre-là sera coupé, non pas déraciné, mais coupé, afin que de sa souche puisse fructifier un nouveau bourgeon.
Alors revenons à notre question de départ, celle de la conversion et de la rémission des péchés. Jean accuse les sadducéens et les pharisiens de ne pas avoir compris. Il les accuse de ne pas avoir compris quelle était réellement l'histoire du salut. Ils sont là, constamment à se laver, ce qui est un sens du baptême, à se laver le corps, à se laver l'âme de leurs fautes, de façon à pouvoir entrer tête haute dans le temple, et se mettre en présence de Dieu, dans son royaume.
Ils ne se rendent pas compte qu'aucune eau, même lustrale, même bénie ou préparée selon les règles, ne peut laver l'homme, s'il ne se convertit pas, s'il ne change pas son regard sur le monde, s'il ne change pas son regard sur lui-même, s'il ne change pas la vision qu'il a de Dieu.
Les pharisiens, même s'ils pensaient qu'il leur fallait se laver, se purifier, pour se présenter devant Dieu, étaient persuadés qu'en étant par naissance membre du peuple de Dieu, ils entreraient dans le royaume de Dieu de plein droit, parce qu'ils étaient héritiers, génétiquement, de ce royaume.
Les prophètes affirment avec force que tous les peuples de la terre sont destinés à rentrer dans le royaume de Dieu et que faire partie du peuple de Dieu n'est, n'était pas une histoire de génétique. C'est une affaire de regard, c'est une histoire de conversion, c'est une histoire de manière de vivre.
Là est l'essentiel de la prédication de Jean et le sens de sa colère contre les pharisiens. Il faut changer, changer de regard, changer d'attitude envers nous-mêmes et envers Dieu.
Ce à quoi Jean le Baptiste appelle dans sa prédication, c'est à un changement, c'est un véritable décentrement qui permet de laisser au-delà de soi-même, place à Dieu, et au prochain. Je ne me considère plus comme le centre du monde et comme le seul sauvé. Mais au contraire je comprends que Dieu seul est au centre du monde et qu'autour de lui, il y a d'autres que moi-même, différents dans leur être et leur croyance. Tous les hommes de la terre sont là, toute la Création est là autour de Dieu et Dieu seul en est le centre. Et cela est une véritable révolution.
C'est une révolution copernicienne, le monde n'est plus au centre, la terre n'est plus au centre de l'univers. La terre est un petit point perdu dans l'univers, et nous ne sommes plus nous-mêmes, individuellement, au centre de cet univers, seul face à Dieu. Devant Dieu, nous sommes un petit point parmi d'autres, avec d'autres, en solidarité avec eux.
Et cette révolution là est sans doute la révolution la plus difficile à faire accomplir.
Je pense que c'est pour cette raison là que Jésus vient voir Jean le Baptiste et qu'il demande, qu'il insiste même pour être baptisé. Il veut, lui aussi, lui surtout, montrer le chemin, le chemin de la conversion, le chemin du salut. Il veut se placer dans un décentrement, sortir, refuser d'être le centre du monde pour n'être qu'un point avec les autres dans le monde des hommes.
Alors considérons à présent le texte de l'épître aux Romains : "C'est un devoir pour nous les forts de porter l'infirmité des faibles".
On pourrait penser que Paul se place dans la continuité, dans la même logique que les pharisiens. Eux se sentaient les forts. Ils pensaient devoir porter l'infirmité des faibles, en respectant scrupuleusement la loi. Et sans doute était-ce une fausse manière de voir les choses. Le royaume de Dieu, ce n'est pas OuiOui au pays des Bizounours. Ça n'est pas du fusionnel, ni le refus de tous les conflits. D'ailleurs, cette réalité, Jean le Baptiste la rappelle avec une puissante image : Le messie aura une pelle à vanner, il fera un tri. Entrer dans le royaume de Dieu est la conséquence d'un choix. Pour entrer dans le royaume de Dieu, il faut passer par le baptême, il faut passer par le bain purificateur, celui qui décentre l'homme pour que Dieu seul soit au centre.
Le devoir de porter l'infirmité des faibles est une manière de se décentrer, c'est une manière de refuser d'être au centre du monde. C'est une manière de considérer que les autres existent malgré leurs différences, malgré ce qui ne me plaît pas en eux. Et c'est aussi une manière de revendiquer que les autres nous regardent tels que nous sommes. Le Christ en effet n'a pas recherché ce qui lui plaisait, mais comme il est écrit, "les insultes des insulteurs sont tombés sur moi ". Christ n'a pas été quelqu'un qui a accepté tout le monde sans rien dire. Il n'a pas voulu faire enter les foules de force dans une bulle d'affection.
Au contraire, il a été extrêmement dur avec ses interlocuteurs, souvent même au-delà de ce qu'on peut imaginer. À tel point que lorsqu'il est monté sur la croix, il était bien seul ! Nulle foule pour l'accompagner comme on accompagne un gourou ou un maître.
" Accueillez-vous donc les uns les autres comme le Christ vous a accueilli ", cela signifie vraiment accueillir... Accueillir les autres tels qu'ils sont en reconnaissant leurs qualités et aussi leurs défauts, et en et en acceptant de reconnaître aussi nos propres qualités et défauts.
En avançant vers Noël, c'est à cette conversion que l'Évangile nous appelle : sortir de nous-même pour nous tourner vers Dieu, vers ce Dieu qui vient dans l'originalité, qui vient dans l'extraordinaire d'un petit enfant pour devenir roi du monde.
Amen !