Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz



Prédications




Les subversives béatitudes de Jésus Jérémie 17/5-8 Luc 6/17-26

Nous est-il vraiment possible d'imaginer combien ce texte est scandaleux ? Dans son évangile, Luc nous raconte que la foule court après Jésus ; la foule de ses disciples, mais aussi la foule du tout-venant, la foule des éclopés, la foule des gens rejetés par la société. Celles et ceux qui souffrent et qui attendent de lui une guérison, un rétablissement, qui attendent de lui quelque chose qui leur fasse du bien, qui les rende heureux. Et voilà que le message que Jésus apporte leur dit "bienheureux ceux qui souffrent" !
On a vraiment l'impression qu'il leur dit : "Eh bien restez donc dans la situation dans laquelle vous êtes". C'est comme cela en tous cas que, trop souvent, le message a été compris et utilisé par les tenants du pouvoir. Ce discours arrangeait bien l'Église parce qu'il semble justifier les inégalités. Il a été repris par les politiques, comme Napoléon en son temps, qui croient que le message de Jésus garantit le maintien de l'ordre social puisque les équilibres ne s'inverseraient que plus tard, et qui n'entendent pas tout ce que les paroles de Jésus remettent en cause pour l'ici et maintenant.

Il n'est pas évident de comprendre que ce texte est porteur d'une subversion totalement scandaleuse. Personne ne peut le mettre en avant aisément, car c'est tout l'ordre social du monde qui y est remis en cause.
"Réjouissez-vous en ce jour-là, tressaillez d'allégresse parce que votre vraie récompense sera grande dans le ciel. C'est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes".
D'un seul mot, Jésus renvoie ses auditeurs à l'histoire du salut telle qu'elle nous est racontée dans l'Ancien testament. Cette histoire du salut est ponctuée de ces hommes qui se sont levés contre l'injustice des autres, l'injustice des puissants, l'injustice des grands. Il nous renvoie à ce Jérémie dont les paroles que nous avons lues tout à l'heure affirment : "Maudit soit l'homme qui se confie dans l'homme. Béni soit l'homme qui se confie dans l'Éternel". Jérémie sait de quoi il parle. Cet homme s'est levé à l'appel de Dieu. Il s'est levé et pourtant il ne souhaitait pas le faire, il ne souhaitait pas annoncer la Parole de Dieu au peuple. Il savait que cette Parole est une Parole subversive, une Parole qui ne sera pas entendue. Il savait que cette Parole est une Parole qui va lui attirer les plus gros ennuis. Et effectivement il a subi les plus gros ennuis à cause de cette Parole de Dieu.
Et pourtant il dit "béni soit l'homme qui se confie dans l'Éternel, dont l'Éternel est l'espérance, il est comme un arbre planté près des eaux qui étend ses racines vers le courant. Il n'aperçoit pas la chaleur quand elle vient. Son feuillage reste vert".
À aucun moment le prophète ne dit que suivre la Parole de Dieu, faire confiance en Dieu, cela empêchait d'avoir des ennuis, empêchait les maladies, empêchait les coups de tempête, empêchait les souffrances les plus insidieuses qui durent, insidieuses parce qu'elles ne touchent pas seulement le corps, et parfois l'âme, insidieuses parce que petit à petit ces souffrances nous mènent au désespoir.
Jérémie a connu ces souffrances-là et il sait que la confiance mise dans la Parole de Dieu est une force qui permet d'aller au-delà, de dominer sa propre désespérance, une force qui permet d'avancer, d'être témoin, témoin de cette fraternité de Dieu pour les hommes et de cet amour. Cet homme qui compte sur le Seigneur, il n'a pas de crainte, il ne cesse de porter du fruit.

L'homme qui se confie en l'homme au contraire, n'a pas d'espérance autre que dans sa propre force. À cause de cela, il lui faut évidemment, pour exister, être sur le devant de la scène, il lui faut piétiner les autres, il lui faut manger pour ne pas être mangé. Il prend son appui sur sa chair, sur son intelligence, sur sa force, sur son sens politique, sur son habileté. Mais il va comme un misérable, entraînant à sa suite la destruction de son monde. Il est comme un misérable dans le désert et il ne voit jamais arriver le bonheur. Parce que pour lui le bonheur n'arrive pas, il est toujours plus loin. Après un avantage, un bénéfice, une victoire, il lui en faut encore, il lui faut toujours plus de richesse, toujours plus de pouvoir, toujours plus dominer les autres. Il est dans une terre salée, dans une terre qu'il a rendue lui-même salée à force d'essayer d'en pomper tout ce qu'il peut.

Oui, le texte de Jérémie et celui de l'Évangile sont des textes hautement subversifs. On dit que Nietzsche disait des chrétiens qu'ils étaient des sous-hommes, des hommes faibles, des hommes incapables de se défendre, et qu'ils l'étaient au nom de l'Évangile ; et que l'image par excellence en était ce Jésus, qui plutôt que de se défendre et se battre, meurt sur la croix. Nietzsche n'a pas perçu la force de l'Évangile, il n'a pas découvert la force de résistance de l'Évangile, il n'a pas compris que le fait que le Seigneur soit du côté des plus faibles, est tout le contraire de ce que lui Nietzsche pensait, que c'est un véritable signe de puissance et de force. Pas la puissance de la chair, pas cette puissance qui détruit, mais la puissance de l'amour, celle qui construit, celle qui construit un monde juste, celle qui construit un monde dans lequel tout le monde peut trouver sa place.

Il y a autre chose encore qui est dit dans ce texte. Le texte de Luc, en particulier, s'adresse aux disciples. C'est vers les disciples que Jésus se tourne, nous dit le texte. Et il leur dit "Heureux êtes-vous les pauvres". Ce n'est donc pas un discours que Jésus adresse dans le vague, comme une généralité, il n'a pas de portée universelle. Il ne parle pas des rapports entre la richesse et la pauvreté dans le monde. Il parle aux disciples en les enjoignant de se trouver toujours du bon côté. Et sans doute par ricochet peut-on penser qu'il s'adresse à tous ceux qui ont des responsabilités ecclésiales. Et le bon côté, ça n'est pas celui de la puissance des hommes. Le bon côté, ça n'est pas celui de la richesse des hommes. Le bon côté, ça n'est pas celui du pouvoir et de la domination. Le bon côté, pour celui qui est porteur de la Parole de Dieu, c'est celui de la pauvreté, c'est-à-dire l'état dans lequel seule compte la confiance en Dieu. Ce discours est un appel pour les disciples à suivre Jésus lui-même dans son ministère. Ce ministère qui le mènera à la croix. La croix, qui n'est pas un abandon. La croix, qui n'est pas un signe de faiblesse. La croix est un signe de combat, le combat de la justice et de l'amour pour tous.
Amen!
Jacques Morel Prédications Prédications 2010
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