Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Peinture de He Qi : Nativity Glory to God  in the Highest

Prédications




Vivre comme si tout nous était donné par grâce...    Luc 3/7-18

On peut dire que Jean n'y va pas avec le dos de la cuillère. Si on accueillait les personnes qui demandent le baptême avec les paroles qu'il emploie en guise de bonne nouvelle il y a fort à parier que l'on en ferait fuir un certain nombre.
Jean au désert annonce l'Évangile, il annonce un Évangile de la fin des temps et cet Évangile répond à une attente du public qui l'écoute. Ils sont nombreux en Israël à cette époque-là, et dans l'Église par la suite, à espérer la venue du Messie ou son retour.
"Bande de serpents ! Qui vous a enseigné à échapper au jugement divin qui est proche ?"
On peut se demander pourquoi Jean accueille avec des mots aussi durs ceux qui s'approchent de lui pour témoigner de leur attente, et témoigner de leur foi.
Le discours est rude mais sans doute peut-on y voir un moyen de mettre en valeur l'urgence du message de Jean.

Le serpent n'est pas un animal anodin. C'est, dans la Bible, un animal rusé, un animal raisonneur ; le serpent c'est celui qui dans le livre de la Genèse a détourné l'homme de la Parole de Dieu, et qui l'a fait en insinuant en son sein, le doute, par un raisonnement pervers. Ainsi on peut supposer que lorsque Jean apostrophe son public, il fait directement référence à ce récit du livre de la Genèse.

"Qui vous a enseigné à vouloir échapper au jugement divin ? "
Pour le peuple d'Israël, et en particulier pour les gens pieux, toute leur vie est fondée sur l'application de la Loi, qui doit leur permettre d'accomplir la volonté de Dieu et ainsi d'échapper au jugement qui attend immanquablement le pécheur. Leur permettre aussi de manifester qu'ils sont bien membres du peuple d'Israël.
Mais être membre du peuple d'Israël, ça n'est pas seulement accomplir la Loi, c'est aussi, et en premier lieu, se reconnaître comme fils d'Abraham. Et d'ailleurs c'est parce que l'on est fils d'Abraham que l'on accomplit la Loi, pour plaire au Dieu des pères. Pour les gens de l'époque donc, il existe un lien intime et inébranlable entre ces choses, appartenir au peuple de Dieu, être fils de Abraham et obéir à la Loi. On ne devient pas juif par conversion, on l'est par naissance. Pour Israël, on n'est pas peuple de Dieu par conversion, on "le devient de naissance".
Jean, en interpellant son public, brouille un peu les pistes et remet en cause certains repères qu'on pensait intangibles. Il s'attaque directement à ce qui fait l'identité même de son public, à leur identité de Juifs, identité de membre du peuple de Dieu. "Montrez par des actes que vous êtes convertis, que vous avez changé". Il ne suffit plus, pour être du peuple d'Israël de se revendiquer d'une filiation ancestrale. Il ne suffit plus, pour être membre du peuple de Dieu, de se revendiquer d'Abraham. La naissance ne suffit plus. Bien plus, Dieu peut se choisir des descendants d'Abraham, des membres du peuple élu, même parmi les pierres. L'élection n'a jamais dépendu que de la seule volonté de Dieu. Bien plus encore, insiste Jean le Baptiste, Dieu a le pouvoir de retrancher ceux qui dans le peuple d'Israël ne répondent pas à certains critères, ceux qui ne portent pas de fruits. Et celui qui tient "la pelle à vanner pour séparer le grain de la paille" c'est l'enfant de Noël ...

La grande difficulté est justement de savoir quels sont les fruits qui doivent être portés. Et c'est bien le sens de la question des gens qui demandent : "Que devons-nous donc faire ? " D'une certaine manière Jean Baptiste commence par répondre par des phrases de bon sens, ou de bons sentiments, des prescriptions qui sont effectivement lisibles à l'intérieur de la Loi, le partage, l'amour fraternel. Celui qui a deux chemises, qu'il en donne une à celui qui n'en n'a pas. Qu'il partage avec qui n'en n'a pas. Ça, les gens venus voir Jean Baptiste, on peut le supposer, le pratiquent déjà. C'est inscrit dans la Loi. Et on sait que les Juifs pieux sont généreux, généreux avec ceux qui sont dans le besoin.

Mais Jean va un peu plus loin avec les collecteurs d'impôts. Il est vraisemblable que les collecteurs d'impôts, en tout cas ceux qui sont croyants, donnent la dîme de leurs revenus, généreusement, comme le leur demande la Loi. Mais Jean leur dit que cela n'est pas suffisant. Ça n'est pas simplement la dîme de leur revenu, c'est quasiment tout leur revenu qu'il est exigé de donner. "Ne faites pas payer plus que ce qui a été indiqué ".
Il faut savoir que les percepteurs d'impôts à l'époque de Jean achetaient la charge et que le montant de la charge correspondait au montant de l'impôt qu'attendaient les pouvoirs publics, l'occupant romain ; et que donc si le collecteur d'impôts voulait vivre, il fallait qu'il demande plus, non seulement pour se rembourser, mais aussi pour avoir de quoi vivre, et peut-être même s'enrichir. Et il est fort probable qu'ils étaient nombreux à abuser un peu de la situation. Lorsque Jean demande aux collecteurs d'impôts de ne pas prendre plus d'argent que ce qui leur est demandé, en fait il retire à ces gens-là leur subsistance. D'une certaine manière, c'est comme s'il leur demandait de changer de métier.
C'est la même chose pour les soldats. "Contenez-vous de la solde". Mais la solde était très faible, et d'ailleurs elle était calculée par l'empire romain en tenant compte du fait que le soldat pouvait se payer sur l'ennemi, se payer sur les populations des pays envahis ; et la population était tenue de nourrir, d'entretenir les troupes. Demander aux soldats de se contenter de la solde, c'était les réduire presque à la famine. C'était, à eux aussi, leur demander de changer de métier.

Ou de s'en remettre à la seule grâce divine !

Jean le Baptiste demande à ses interlocuteurs de cesser de vivre au détriment des autres par ce qui est perçu comme une sorte de "racket". Il y a plus qu'un discours politique là derrière. C'est un vrai changement d'attitude auquel il appelle. Celui qui vit dans la foi, celui qui remet sa vie entre les mains de Dieu, doit la remettre complètement. Et c'est de lui-même qu'il doit recevoir tous les moyens de subsistance. Il reçoit tous les moyens de subsistance de la part de Dieu. Et c'est pour cela qu'il doit être généreux, et partager. Car ce qu'il reçoit et ce qu'il a, il ne l'a pas reçu de sa seule force, de sa seule intelligence, de son seul travail, mais il l'a reçu comme don de Dieu.
Ainsi la conversion à laquelle Jean le Baptiste appelle ses interlocuteurs est une conversion radicale. Les croyants, fils d'Israël ou membres de l'Église, ne sont pas nés "membres du peuple de Dieu", ils le deviennent dans un engagement, dans une remise de leur vie à Dieu. On devient enfant de Dieu en mettant entièrement sa confiance dans la Providence divine. En cela, Jean le Baptiste ne tient pas un discours révolutionnaire, un discours qui serait radicalement différent de ce que la Bible enseigne. Il rappelle ce que la Loi déjà dit au peuple d'Israël.
On connaît tous la fête de Soukkot, la fête des Tentes, la fête des moissons. À ce moment-là le peuple d'Israël est invité à vivre dans des cabanes, dans des tentes. Et la signification religieuse de ce geste, c'est justement de se dire "notre vie, nos biens, notre subsistance, nous les devons à la Providence divine". Et il nous faut vivre comme si tout ce que nous avons, nous l'avons reçu.

Alors ce discours de Jean le Baptiste a sans doute une portée actuelle très forte. Nous sommes dans un monde où l'homme pense qu'il doit tout à sa force, à son intelligence, à sa sagesse, à son travail, à ses vertus économiques, politiques, technologiques et scientifiques. Et ce faisant, il détruit le monde, il le mène à sa perte. Car cette position-là est une position égoïste. Jean demande que l'on place Dieu au centre de sa vie.
De Dieu, il n'en fait pas une définition, il n'en donne pas une image. Il demande simplement à ses interlocuteurs, il nous demande à nous, de nous décentrer et de vivre comme si rien ne nous appartenait, comme si rien ne nous était dû, et comme si tout nous était donné par grâce, le salut bien évidemment, mais aussi tout ce qui fait notre vie quotidienne et notre subsistance. Il pointe du doigt celui qui vient et qui est plus puissant, qui paraît comme un enfant dans une crèche et qui acceptera d'être mis à mort sur une croix par ceux-là même qu'il est venu sauver.
Amen !
Jacques Morel Prédications Prédications 2010
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