
Prédications
Seigneur, ouvre nos yeux ! Matthieu 20.29-21.11
Cette année le plan de lectures bibliques invite à lire un peu plus que le texte traditionnel du jour des Rameaux. Il a ajouté ces quelques versets de la fin du chapitre 20, et je pense que c'est une bonne chose car il nous invite alors à lire cette histoire de l'entrée de Jésus à Jérusalem, j'allais dire... avec de nouveaux yeux.
Et c'est bien de cela dont il s'agit puisque ce texte nous raconte l'histoire de la guérison d'aveugles. Dans ce récit de l'entrée de Jésus à Jérusalem, ou plutôt autour de cet événement, il est en effet bien question de personnes qui voient, et d'autres qui restent aveugles. Et de nouveau l'Évangile de Mathieu nous confronte à cette problématique de la vue perdue ou retrouvée.
Il faut replacer tout cela dans son contexte. Au verset 17 du chapitre 20, Jésus annonce de nouveau sa Passion, le fait qu'il doit mourir, qu'il doit ressusciter. Il l'annonce à ses disciples, et décidément ses disciples ont du mal à comprendre ce qui se passe. Les fils de Zébédée, par l'intermédiaire de leur mère, demandent (v. 21) à Jésus les places d'honneur dans le royaume. Ils ne se rendent pas compte du temps présent, ils ne se rendent pas compte des événements qui vont se dérouler, ils se voient déjà ailleurs, ils se voient dans un autre monde. Ils sont, eux, aveugles, complètement inconscients du drame qui est en train de se jouer.
La foule qui accompagne Jésus, elle aussi, elle est aveugle. Elle acclame Jésus, elle l'annonce comme étant le prophète, le prophète Jésus de Nazareth, le prophète dans la lignée de tous les prophètes d'Israël, peut-être un prophète plus important encore, celui qui va rétablir Israël, qui va chasser l'occupant romain, purifier la foi et ramener la paix dans le pays. Elle aussi est aveugle. Elle ne comprend pas. Bien plus, elle empêche ceux qui veulent voir, d'être guéris par lui.
Il y a sur le bord du chemin, deux aveugles. Et ils se mettent à crier " Seigneur aie pitié de nous, Seigneur fils de David, que nos yeux s'ouvrent ".
Dans cette série de textes, ce sont les seuls personnes qui expriment la véritable bonne demande : "que nos yeux s'ouvrent". On peut entendre cette interpellation comme une métaphore : que nos yeux s'ouvrent pour que nous comprenions enfin quel est le sens de tout ce qui va se passer, quel est le sens des événements.
Quand arrivera le Vendredi saint, quand arrivera la Passion et la croix, les disciples, la foule, tous vont fuir. Il n'y aura au pied de la croix que quelques femmes et des moqueurs. Personne ne peut saisir l'événement qui est en train de se préparer. Personne ne peut concevoir qu'un prophète de Dieu puisse terminer d'une façon si pitoyable, puisse échouer d'une façon aussi lamentable. Personne ne peut entrevoir ce qui se passe réellement.
Il faudra du temps. Il faudra le matin de Pâques. Mais même après la résurrection, beaucoup parmi les disciples auront du mal à croire, auront du mal à admettre la résurrection. Beaucoup auront du mal à discerner que le salut de Dieu prend des chemins inhabituels.
Dans cette histoire, tous ont des attentes différentes.
Les disciples, choisis par le Maître, se voient déjà à la tête d'une école, responsables d'un parti religieux, d'une Église. Ils ne pensent qu'en terme d'autorité, d'honneur, de pouvoir. Ils pensent être à la veille du grand soir, et que leur heure est enfin venue.
L'attente de la foule est beaucoup plus diverse. Certains attendent un libérateur politique, quelqu'un qui va enfin délivrer Israël des envahisseurs, rétablir la paix et la justice pour tous. Elle attend un chef politique, un roi digne de David. D'autres attendent un prophète, un messager de Dieu, qui, comme Élie ou Moïse, rétablira l'unité de la foi en Israël, unité qui est bien trop souvent mise à mal par les différentes écoles, synagogues, courants, sectes. D'autres, enfin, attendent un grand prêtre qui leur témoigne par une parole en acte, l'amour de Dieu pour les hommes. Ceux-là attendent une purification, une guérison, un rétablissement, une espérance.
Chacun suit donc cet homme Jésus avec des regards et des attentes différentes. Et on a l'impression que seuls ces aveugles donc, expriment la véritable bonne et juste demande : Seigneur, que nos yeux s'ouvrent !
Et nous pouvons entendre cette demande ainsi : Seigneur, que nous arrivions à comprendre les événements qui se déroulent. Que nos yeux s'ouvrent à la lumière de ton Évangile. Que cet événement nous permette de découvrir nos errements, nos aveuglements, nos mauvaises compréhensions. Que ton Évangile nous permette de mettre à jour toutes les attentes que nous avons au plus profond de nos cœurs, les attentes envers toi, envers Dieu, les attentes envers la foi : libération politique, unité de tous ceux qui croient, purification du monde.
Les deux hommes sur le bord de la route nous invitent à nous regarder dans le miroir de l'Évangile, à ouvrir les yeux sur notre propre attente afin d'être à l'écoute de ce que le Seigneur veut nous dire à travers sa parole. La semaine sainte, c'est cela. C'est le temps où retentit une parole difficile à comprendre, une parole qui nous remet en question, interroge nos attentes et nos désirs. Aujourd'hui nous sommes invités à demander à Dieu de nous ouvrir les yeux afin que cette parole puisse travailler et faire son œuvre en nous.
Amen !