
Prédications
Usez et abusez de l'amour du Père. Luc 16/1-13
De toutes les paraboles de Jésus qui nous sont rapportées dans l'Évangile de Luc, celle-ci est sans doute la plus difficile à comprendre, la plus difficile à admettre, voire la plus scandaleuse. On a l'impression en lisant ce texte, que Jésus invite ses disciples ni plus ni moins à être malhonnêtes, à se comporter comme les gens de ce monde par opposition à ceux qui appartiennent à la lumière, afin de se faire des amis ; comme s'il prônait la corruption dans une sorte de nouvelle forme d'évangélisation.
Jésus s'adresse à ses disciples, et si on peut aisément imaginer que cette parabole a été difficile à comprendre pour eux, il est certain qu'elle l'a été pour l'Église. De fait cette parabole et toute la série de textes qui l'accompagnent jouent constamment sur une forme d'ambiguïté.
Déjà dans les derniers versets que nous avons lus, "vous ne pouvez servir Dieu et Mammon"... Beaucoup de traductions transcrivent le nom de Mammon, ce Dieu de l'argent, en écrivant "vous ne pouvez servir Dieu et l'argent". Mais d'une certaine manière ils rajoutent de l'ambiguïté à l'ambiguïté, des difficultés à la difficulté. Mammon, en hébreu, c'est la même racine que "amen", c'est la même racine que "foi", que "confiance". Il est possible alors de comprendre : Vous ne pouvez placer votre confiance dans Dieu ou dans Mammon (l'argent). Choisissez quelle confiance vous voulez. Telle est sans doute la clé de l'ensemble du passage.
Lorsque Luc nous rapporte cette histoire du gérant habile, il la place immédiatement après celle du fils prodigue que nous avons vue la semaine dernière. Et c'est bien dans cette continuité qu'il faut comprendre cette parabole. En fait lorsque l'on parle du Royaume de Dieu, lorsque l'on parle de la confiance que l'on place en Dieu et de la manière de se comporter vis-à-vis de Dieu, le Père ou le Maître du Royaume, tous nos critères sont complètement bouleversés. Et ici il s'agit de savoir en qui ou en quoi on place notre confiance.
La lecture de cette histoire nous invite à voir dans le gérant malhonnête, le disciple, le membre de l'Église. Jésus s'adresse à ses disciples. Et si cette parabole fait scandale pour nous, c'est parce que nous ne nous y trompons pas, c'est parce que nous savons bien qu'elle s'adresse à nous aussi. C'est à nous que Jésus demande d'être cohérents, complètement, avec nous-mêmes.
Aussi le sens de cette histoire peut-il complètement basculer si l'on change notre point de vue de départ. La fortune mise à disposition par le Maître pour ses serviteurs, c'est ce qu'il a de plus précieux, c'est évidemment son amour. Nous sommes là dans la continuité de la parabole du fils prodigue. C'est cet amour dans lequel il faut placer sa confiance, cet amour qui ne peut pas se développer, qui ne peut pas croître si on ne le dépense pas en relation avec le Père et avec les autres.
Maintenant nous pouvons relire la parabole en adoptant ce point de vue que la fortune du maître c'est son amour. Dans cette histoire, nous voyons que le gérant est considéré comme étant malhonnête, prévaricateur, parce qu'au début de la parabole il fait de cet amour un objet personnel, un objet d'enrichissement personnel. Il ne tient pas compte des autres. Il ne fait pas crédit aux autres, il ne fait pas grâce aux autres. Bien au contraire, on peut supposer qu'il est vis-à-vis des débiteurs de son maître, dur, dur en affaires. Et peut-être pas aussi dur en affaire pour lui.
Le gérant, le serviteur de ce Maître, c'est quelqu'un qui prendrait tout l'amour du maître pour lui, toute sa fortune pour lui-même et qui n'accepterait pas de la partager avec les autres. Et c'est pour cela qu'il va être rejeté, parce qu'il a trompé le Maître en ne dilapidant pas sa fortune ou en tout cas en la dilapidant de manière fort égoïste, à la manière d'un consommateur individualiste. Il y a, lorsque l'on parle de Dieu et du Royaume de Dieu, bien des paradoxes. La fortune que Dieu nous lègue, son amour, nous devons le dilapider, nous devons être habiles, habiles en retransmettant cet amour de Dieu pour tous, quelque soit la dette que les gens ont. Ce texte nous dit en quelque sorte qu'en tant que serviteurs du Royaume, nous avons le devoir de transmettre au monde la grâce de Dieu, nous avons le devoir de remettre à ceux qui ont des dettes, de remettre sans compter, de remettre sans calculer, de ne pas faire comme font les scribes et les pharisiens dans l'histoire du fils prodigue ; souvenez-vous, c'est en réponse aux scribes et aux pharisiens que Jésus racontait cette histoire, en réponse à ceux qui se veulent les garants de la Loi de Dieu, les garants de la justice, les garants d'un salut qui serait calculé.
Non ! La grâce de Dieu, le salut, ne se calculent pas. Eh bien moi je vous le dis, faites-vous des amis avec l'argent trompeur. Cet argent trompeur, c'est la grâce de Dieu. Faites-vous des amis, sans calcul. Faites-vous des amis sans vouloir compter cette grâce que vous allez transmettre. Oui, lue de cette manière-là, la parabole est sans doute un peu moins scandaleuse que l'on peut l'imaginer au premier abord, mais plus exigeante. Il ne s'agit pas de devenir malhonnête, il s'agit simplement d'être libéral, d'être prodigue, d'être prodigue avec l'amour que le Père nous a confié. Il nous l'a confié non pas pour nous-mêmes seulement, il nous l'a confié pour tous les autres, pour tous les débiteurs.
Amen