Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz



Prédications





Jésus annonce l'Évangile jusqu'au bout.  Esaïe 52/13-53/12 Marc 14/32-43 & 15/20-41

On ne peut pas comprendre l'événement de la croix si on ne relie pas cet événement au texte du prophète Esaïe et aussi à ce moment de prière douloureuse que Jésus traverse au jardin de Géthsémané. Dans l'évangile de Marc, Jésus est souvent montré en prière ; et c'est généralement aux événements cruciaux, aux moments importants de son ministère qu'il prie ainsi. Dès le début de sa vie publique, quand il choisit les disciples et à chaque instant important, lorsque sa prédication et les miracles attirent des foules nombreuses, des foules qui cherchent à le faire roi contre sa volonté. Jésus, à chaque fois, se retire dans des lieux déserts et il se place auprès de Dieu, au pied de Dieu, pour Lui remettre sa vie, pour recevoir de Lui la force de continuer à annoncer l'Évangile, à faire non pas sa volonté, mais la volonté de Dieu le Père.

Il y a malgré tout quelque chose de neuf dans ce passage de Géthsémané. C'est la seule fois dans l'Évangile où Marc donne le contenu de la prière de Jésus. C'est aussi la première fois dans l'Évangile que Jésus n'est pas seul à un moment de prière : il prend avec lui trois disciples, trois témoins, afin qu'ils puissent attester de cet événement.

Jésus est au bout du rouleau, et on le sent bien dans sa prière. Il demande à Dieu d'éloigner la coupe qui se présente à lui. La coupe est un symbole qui indique la Passion qui est elle, la conséquence de son ministère, la conséquence de son action, la conséquence de sa prédication. En fait, cette coupe est un choix. C'est le choix que Jésus doit faire, de la boire ou de la refuser, d'accepter ou de refuser la mort. Et à ce moment-là, Jésus ne sait plus trop quoi faire, il est comme déchiré.
Et il faut le comprendre. Il a sans doute l'impression d'être au fond du gouffre, l'échec pour lui semble total. Car d'un côté il y a ceux qui le rejettent et qui cherchent à le mettre à mort. Ceux qui refusent sa prédication parce qu'elle met trop de choses en cause dans leur vie et dans leur manière de diriger le peuple. Et de l'autre côté il y a les disciples qui décidément n'ont pas compris, qui se sont trompés sur ce personnage. Des disciples qui sont complètement abattus, qui s'endorment, qui n'ont pas d'autre moyen que cette sorte de fuite pour exprimer leur désarroi.
Oui, à ce moment-là Jésus ressent l'échec, l'incapacité à transmettre cet Évangile que Dieu lui a donné. Mais pourtant il sait bien, que s'il s'arrête à ce moment-là, alors son ministère n'aura servi à rien. S'arrêter, ce serait témoigner d'un renoncement et reconnaître que cet Évangile annoncé avec tant d'ardeur n'avait pas de valeur. Voici donc le cruel dilemme qui l'agite.

Alors, il pourrait fuir... Nous sommes en période de Pâque, Jérusalem est plein de monde, Géthsémané grouille d'une foule qui se repose là parce qu'il n'y a pas de place en ville. Il lui suffirait de faire quelques mètres pour se noyer dans la foule et ne pas être pris. Les soldats qui viennent le chercher ont besoin d'être conduits par un disciple qui sait où il se trouve. Oui, à ce moment-là s'il le voulait, il pourrait échapper à son destin. Mais justement, ça n'est pas un destin. C'est un ministère, un choix libre. Il veut annoncer l'Évangile et il va annoncer l'Évangile jusqu'au bout, jusque sur la croix.

En cela cette histoire rejoint bien le texte du prophète Esaïe. C'est un texte étonnant, qui laisse perplexe. Dieu annonce que son serviteur sera prospère, triomphant même, que devant lui les puissants de la terre se prosterneront, resteront cois, paralysés d'étonnement.
Mais voilà, c'est un être faible et misérable qui se présente au monde, pareil à une faible plante dont l'aspect n'a rien pour plaire. Il est rejeté, méprisé, abandonné, il porte la misère du monde. Et le monde ne supporte pas que celui en qui Dieu a mis sa confiance puisse être abattu aussi facilement.
Et c'est là que réside le paradoxe du salut. De tout temps, c'est toujours le plus faible qui a la préférence aux yeux de Dieu. Malgré ce que pourraient laisser entendre certains textes de l'Ancien testament, Dieu préfère toujours faire appel à la Parole pour convaincre. Et pour cela, sans fin il choisit celui qui est étonnant parce que petit et faible. C'est Jacob, c'est Joseph, c'est Moïse, c'est le peuple d'Israël lui-même esclave en Égypte. Et c'est David, le plus petit de sa tribu. Et chaque fois qu'Israël devient triomphant et qu'il veut écraser l'autre pour marquer son triomphe, alors l'appui de Dieu l'abandonne. C'est dans la faiblesse et l'humilité, nous dit l'apôtre Paul, que Dieu montre sa pleine dimension.

Mais il ne faut pourtant pas ériger la souffrance et l'humiliation en idéal absolu, comme une valeur suprême ni croire que Dieu soit un tyran se délectant de la misère qui servirait à faire éclater sa protection, sa force et sa grandeur. Mais son amour dans la faiblesse et l'humilité est plus fort que la force des puissants. L'Évangile nous le dit bien, ce n'est pas par la force que la vérité triomphe. La vérité triomphe lorsque est acceptée la Parole de l'Évangile.

Ainsi le serviteur souffrant agit comme un miroir qui révèle la véritable nature de l'homme qui bien souvent cherche à se justifier sur le dos de son prochain.
La foule estime que si le serviteur souffre, ce n'est sans doute que justice, s'il souffre c'est qu'il doit subir une malédiction de Dieu, une sorte de punition. L'homme est rapide à rechercher un bouc émissaire. Car à ses yeux un véritable serviteur de Dieu ne peut pas souffrir dans l'abandon de Dieu, touché, frappé par Dieu. Et cependant dit le prophète, cette victime qui devait jouer le rôle de victime expiatoire, c'est-à-dire permettre le rétablissement du bon ordre des choses, cette victime ne fonctionne pas comme la foule l'attend. Et la foule, en le voyant, reconnaît son péché dans cette mort. Elle reconnaît son erreur. En fait elle s'identifie au serviteur souffrant. " Ce sont nos souffrances qu'il a portées, ce sont nos douleurs qu'il a supportées. " S'il meurt c'est à cause de nous.

Le paradoxe de l'histoire du salut réside dans cet effet de miroir. Et c'est bien cela que nous dit l'Évangile de la croix. Sur la croix il n'y a pas une victime de Dieu qui souffre. L'homme qui est sur la croix ne meurt pas par la volonté sadique d'un Dieu qui se délecte dans le spectacle de la souffrance de ses serviteurs. Sur la croix, il y a un homme qui souffre parce que rejeté par les hommes. Sur la croix il y a un homme qui meurt tué par ceux qui ne veulent pas entendre l'Évangile qu'il annonce ; tué par ceux qui refusent d'entendre la Parole que Dieu adresse aux hommes. Sur la croix il y a un homme abandonné de tous. Et abandonné en premier lieu par ceux qui ont mis un temps leur confiance en lui.

Aujourd'hui encore nous sommes comme les disciples au pied de la croix, et nous ne comprenons pas. Nous n'arrivons pas à comprendre que ce n'est pas Dieu qui rend justice ; mais que la justice vient parce que l'homme qui meurt est un homme juste ; que sa prédication prend toute sa valeur dans cette mort ; que l'amour que Dieu lui a témoigné perdure jusqu'au bout, jusqu'au fond, jusqu'à la mort. Et cet amour sera manifesté et glorifié à la résurrection.

Alors aujourd'hui, qui sommes-nous ? Sommes-nous comme les chefs du peuple, ivres de colère et de haine vis-à-vis de cet Évangile qui nous bouscule, qui nous demande de modifier notre vie, de modifier notre comportement et d'agir comme des femmes et des hommes libérés par l'Évangile, libérés par l'amour de Dieu ?
Sommes-nous comme les disciples, complètement absents, retirés dans le sommeil ?

Nous sommes invités au pied de la croix à nous regarder au miroir de cet être qui souffre. À nous identifier à cet homme qui est allé jusqu'au bout de sa foi, jusqu'au bout de son ministère. Nous sommes invités à annoncer l'Évangile au monde, non pas un Évangile de justice divine aveugle, mais un Évangile de l'amour, de l'amour pour tous les hommes.
Amen
Jacques Morel Prédications Prédications 2009
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