
Prédications
Pour être reçue, la parole se fait chair. Jean 1/6-8, 19-28
En ce troisième dimanche de l'Avent, c'est de nouveau la figure de Jean le Baptiste, Jean le précurseur, qui retiendra notre attention. Cette fois-ci, c'est avec l'évangile de Jean que nous abordons ce personnage important. C'est au sein du prologue de cet évangile que nous voyons apparaître Jean le Baptiste. Comme celui de Marc, le texte de Jean n'a pas de récit de l'enfance. Pour ces évangélistes, vraisemblablement ce récit n'ajoutait rien de particulier ou de fondamental pour la compréhension du personnage de Jésus, que l'Église appelle le Christ.
On connaît tous ce prologue de Jean : " Au commencement était le Verbe ". Pour Jean l'évangéliste, la parole de Dieu est à l'origine de tout, et cette parole est Dieu. Mais voilà, cette parole doit se manifester dans le monde. Elle doit se manifester auprès des hommes. Et elle doit le faire de manière concrète, afin qu'elle puisse être perçue, reçue, par ses destinataires.
Lorsque l'on lit ce prologue de l'évangile de Jean, on se rend compte tout de suite que son discours est différent de celui des autres évangiles ; c'est un discours beaucoup plus cérébral, plus intellectuel, presque ésotérique. C'est, disent les théologiens qui comparent avec les textes de l'époque, un vocabulaire, une tournure de phrase, un discours gnostique.
La gnose, c'est la connaissance. Les gnostiques, ce sont des gens qui cherchent la connaissance spirituelle et intellectuelle de Dieu avant de le vivre matériellement dans leur vie. Ce sont donc des gens qui pensent que pour être sauvés, il faut se débarrasser de toute forme corporelle, matérielle de la vie et s'échapper dans le monde des esprits. Jean utilise ce discours gnostique non pas pour l'adopter ou parce qu'il l'approuverait, mais plutôt pour contester cette vision des choses qu'il estime être fausse. Car La parole de Dieu n'est jamais une parole désincarnée.
" 6 Il y eut un homme, envoyé de Dieu: son nom était Jean. 7 Il vint en témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui. "
Avec ces versets 6 et 7, Jean l'évangéliste interrompt en quelque sorte son récit d'apparence gnostique, pour introduire une autre vision des choses : La parole de Dieu, la lumière de Dieu, a besoin d'être incarnée. Elle a besoin de prendre forme, elle a besoin d'être portée par des témoins. Et Jean le baptiste était un de ces témoins, celui qui annonçait la venue de la parole de Dieu parmi les hommes.
Il y a vraisemblablement de la part de l'évangéliste, dans cette évocation de Jean le Baptiste, un autre objectif. Il aurait très bien pu commencer directement par la prédication de Jésus, et Jésus aurait été présenté alors comme le porteur de la parole et de la lumière de Dieu, porteur qu'il est effectivement.
Alors pourquoi est-il besoin de mentionner ce ministère du Baptiste ? Pour deux raisons au moins :
Ce qui est assez intéressant, c'est que le témoignage de Jean à propos du Baptiste est sensiblement différent des autres évangiles.
Si vous vous souvenez du texte de l'évangile de Marc, le premier évangile à avoir été écrit avait besoin d'affirmer très fortement la messianité de Jésus. Pour affirmer la messianité de Jésus, pour qu'elle soit accréditée il fallait que la venue de Jésus soit l'accomplissement des prophéties de l'Ancien testament. Jean le Baptiste est présenté par Marc comme étant l'accomplissement des prophéties de l'Ancien testament : il était habillé comme Élie, il prêchait comme Élie, il vivait dans le désert comme Élie. Et donc selon l'évangile de Marc, on pouvait de ce fait assimiler le Baptiste à une sorte de réincarnation de Élie. Le judaïsme de l'époque pensait justement que le Messie serait annoncé par ce retour du grand prophète. Jésus, désigné par le Baptiste comme celui qui doit venir, est le messie attendu.
Mais Jean le Baptiste avait autour de lui de nombreux disciples et ceux-ci avaient créé une secte, une communauté religieuse. Ils considéraient même que Jean Baptiste était, lui, le messie. Il fallait donc que l'Église, et en particulier les rédacteurs des évangiles, mettent les choses au point et affirment que Jean le Baptiste n'était pas le Messie, mais qu'il était seulement le précurseur, celui qui annonçait la venue du messie.
Ce fait éclaire notre texte d'aujourd'hui, écrit à la fin du premier siècle, et qui montre Jean le Baptiste affirmer que non seulement il n'est pas lui-même le messie, mais qu'il n'est pas non plus Élie, ni même un autre prophète. On le voit se présenter simplement comme le précurseur tel que l'annonçait le prophète Esaïe. Ainsi Jean l'évangéliste commence par faire cette série de mises au point, pour des raisons bien précises qui sont importantes :
Il s'agit de pointer vers le seul personnage important du texte, même s'il n'apparaît pas dans le passage que nous avons lu. Et le seul personnage important de ce texte, c'est Jésus, le Christ. Il est lui seul porteur de la parole de Dieu. Il est lui, pleinement, l'incarnation de cette parole, cette parole faite chair. Et tous nos regards doivent être tournés vers lui sans se laisser distraire par un autre personnage de l'histoire. Jean est le précurseur. Et on pourrait même penser que peu importe qu'on le considère comme étant le nouvel Élie qui annonce la venue du Messie. Ce que nous dit Jean, c'est " faites attention, ne vous trompez pas de cible ! ".
Si Jean est le précurseur, il n'est pas le personnage le plus important ; il n'est que celui qui permet de pointer du doigt vers le seul personnage important de l'histoire.
Il y a là une leçon forte, une leçon pour nous tous, une leçon pour l'Église. Trop souvent, l'Église quand elle parle semble se croire elle-même incarnation de la parole de Dieu ; elle se croit souvent elle-même réincarnation des prophètes de l'Ancien testament. Elle se place bien souvent elle-même au centre de sa prédication.
Ici Jean Baptiste nous dit, non ! Il ne faut pas se croire soi-même au centre du monde. Notre ministère, notre vocation, c'est de nous tourner, et inviter les hommes à se tourner vers le seul personnage important de notre histoire : Jésus, parole de Dieu incarnée.
Et ici je ne peux pas m'empêcher de me recentrer sur cette affirmation de la Réforme : la parole seule. Nous devons constamment nous (re)tourner vers cette parole, parole de Dieu matérialisée par la venue de ces personnages dont le plus important, l'ultime, est Jésus le Christ. Il nous faut constamment résister à la tentation de se prendre pour ce que nous ne sommes pas, de se prendre pour la réincarnation de la parole et avec humilité nous tourner vers Jésus le Christ, parole de Dieu faite chair.
Oui, dans ce temps de l'Avent, c'est vers la venue de Jésus que nous sommes tournés. Il nous faut ouvrir nos cœurs à la parole qu'il représente afin de nous laisser transformer en profondeur. C'est ce qui s'appelle la conversion.
Amen