
Prédications
Laisse tomber ! Ésaïe 42/1-7 Matthieu 3/13-17
Jean s'opposait à Jésus quand celui-ci demanda le baptême et Jésus lui répliqua : "laisse faire maintenant !"
Laisse tomber, ne t'oppose pas!
Laisse tomber!
C'est une expression familière. On aurait pu aussi bien reprendre cette manière moderne de dire : "laisse béton !"
Celui qui invite à laisser faire, à laisser tomber est-il sage ? Ou, au contraire, est-il à ranger parmi ceux qui se sont résignés aux consensus mous ? Comment une telle parole peut-elle résonner pour nous aujourd'hui ?
Nous vivons dans une société qui semble avoir perdu sa faculté de dialogue, de négociation, d'arbitrage. Nous vivons dans une société où tout finit par se traiter devant les tribunaux, devant la justice. Parce qu'il n'y a plus de négociation possible.
On peut entendre alors cette parole "laisse tomber" comme une parole qui signifierait laisse faire, ne te rebiffe pas ! "Mets l'huile!" pour utiliser une autre expression des jeunes d'aujourd'hui, n'en rajoute pas à l'agressivité.
Mais notre société est paradoxalement aussi une société de consensus mou. Une société où tout se brouille, où des convictions trop tranchées sont ressenties comme agressives et violentes, où l'on ne sait plus où est la droite, où est la gauche, où l'on ne fait plus la différence entre protestants et catholiques, où nous avons l'impression que nos Églises se dissolvent dans l'indifférence, où nous acceptons de nous laisser marcher sur les pieds par les pouvoirs économiques qui imposent leur loi, où nous nous laissons envahir par les médias, où nous nous laissons bousculer par la séduction, le confort, les plaisirs.
Il ne faudrait surtout pas laisser tomber ! Il faudrait au contraire affirmer nos convictions et les confronter avec celles des autres.
"Laisse tomber", c'est ce que Jésus dit à Jean Baptiste, et ce jour là, visiblement, Jean Baptiste n'a pas envie de laisser tomber.
Jean Baptiste, c'est justement celui qui se lève, c'est la voix dans le désert qui prépare le chemin du Seigneur. Jean Baptiste, c'est celui qui en veut, il ne fait pas dans le consensus mou, il ne donne certainement dans le discours "bisounours ". Il attend un Messie fort, et il le dit rudement, nous l'avons entendu déjà il y a quelques semaines : "Race de vipères, qui vous a montré le moyen de fuir la colère divine ? Déjà les haches sont mises à la racine des arbres. "
On peut penser que la foule qui se présentait devant Jean Baptiste devait se faire toute petite, toute humble à l'écoute d'une telle violence. Jean Baptiste est carré, il a des aspérités et il ne laisse pas tomber ce qui lui paraît le plus important, ce qui lui paraît être au cœur de la foi : un appel à la justice et à la conversion.
Il vit lui aussi dans un monde où tout se mélange sous la pression de l'impérialisme politique et économique romain, où chacun cherche son intérêt immédiat, ne voit plus son voisin, ou s'il le voit c'est pour lui chercher querelle. Il a une perception exigeante de la foi, de la morale. Et il se l'applique à lui-même : " c'est moi, Seigneur, qui ai besoin d'être baptisé par toi, c'est moi qui ai besoin d'être purifié de mes péchés ; c'est moi qui ai besoin d'être sauvé, d'être en règle avec ce que Dieu veut instaurer, la justice".
Mais voilà ! C'est Jésus qui vient ! À contre-pied, à contre-courant, à contre-idée, je ne sais pas comment vous dire.
Il vient souvent, toujours ainsi, dans nos vies. Il vient non pas comme un vainqueur, comme un messie fort tel que l'attend Jean Baptiste, il vient comme un anonyme, comme un membre du peuple, il vient humblement comme tout le monde pour recevoir le baptême de conversion. Il ne se prévaut pas de sa nature divine pour en imposer, mais au contraire comme le dit Paul dans l'Épître aux Philippiens, il abandonne cette nature divine pour être solidaire de toute l'humanité. Il n'est pas celui que Jean Baptiste attend et annonce, il n'est pas roi vengeur, il n'a pas la cognée à la main, il ne va pas abattre l'arbre à la racine. Au contraire, il vient lui-même comme un pécheur, il vient comme tous les autres pour être baptisé.
On peut comprendre que Jean Baptiste à ce moment là ne soit pas tout à fait d'accord, qu'il se rebiffe, qu'il le contredise, qu'il s'y oppose. Le terme utilisé, la forme verbale utilisée en grec montre que c'est bien un imparfait, c'est quelque chose qui a duré, c'est une opposition longue, il a fallu des négociations jusqu'au moment où Jésus a coupé court.
"Laisse tomber", lui dit Jésus. Ce qui est de l'ordre de ton attente à toi, Jean, est une chose. Dieu l'entend, nous pouvons l'entendre, mais ce qui est de l'ordre de ton attente n'est pas forcément conforme au dessein de Dieu, au projet de Dieu.
Le projet de Dieu, c'est autre chose: "Il convient que nous accomplissions toute justice" dit Jésus. La justice que tu prêches n'est pas forcément la justice que Dieu attend. Le jugement annoncé, que le prophète annonce, n'est pas forcément le jugement que Dieu attend ou appelle de ses vœux. Ces aspirations de Jean Baptiste peuvent être légitimes ; elles ne correspondent pas forcément à ce que Dieu veut.
Alors laisse tomber tes idées préconçues, laisse tomber tes réticences, nous devons accomplir ainsi toute justice.
De quelle justice est-il question ? De quelle justice parle Jésus ?
La justice de Dieu, n'est pas ce que nous croyons.
La justice de Dieu ça n'est pas d'abord obéir à des commandements, à des préceptes moraux, religieux, connus d'avance. Ça n'est pas obéir aux commandements d'une prédication même la meilleure du monde. Il ne s'agit pas, par ses propres moyens, par cette obéissance, d'essayer de se hisser à la hauteur d'un Dieu très haut. La justice dont parle Jésus est une justice à la fois très pratique et insaisissable. On ne peut pas très bien la comprendre et la figer dans des recettes toutes faites. De cela aussi on a perdu le sens dans notre monde de mâche-médias... qui prémachouille tout.
Il s'agit d'une disponibilité, d'une fidélité. C'est ce que nous invite à entendre ce texte du prophète Ésaïe que nous avons lu tout à l'heure, ce premier chant du Serviteur :
"Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu que j'ai moi-même en faveur, j'ai mis mon Esprit sur lui. Pour les nations il fera paraître le jugement,
il ne criera pas, il n'élèvera pas le ton, il ne fera pas entendre dans la rue sa clameur ;
il ne brisera pas le roseau ployé, il n'éteindra pas la mèche qui s'étiole ; à coup sûr, il fera paraître le jugement.
Lui ne s'étiolera pas, lui ne ploiera pas, jusqu'à ce qu'il ait imposé sur la terre le jugement, et les îles seront dans l'attente de ses lois.
Ainsi parle Dieu, le Seigneur, qui a créé les cieux et qui les a tendus, qui a étaléla terre porteuse de ses rejetons, donné respiration à la multitude qui la couvre et souffle à ceux qui la parcourent:
C'est moi le Seigneur, je t'ai appelé selon la justice"
La justice de Dieu dans le texte de Matthieu, c'est d'abord que Dieu vient parmi les hommes comme un homme, humblement pour se faire baptiser. C'est un Dieu qui ne cherche pas à prendre toute la place, c'est un Dieu qui se faisant homme, accepte les limites de l'homme et la distance qu'il y a entre Dieu et les hommes.
L'application de la justice telle que Jean Baptiste la proclame est une justice des œuvres. C'est une justice qui cherche à réduire la distance entre l'homme et Dieu par l'accomplissement du droit, et par l'accomplissement de la morale, en ayant une vie honnête et digne de ce nom.
Ce n'est pas comme cela que Dieu pratique la justice. Il vient parmi nous en acceptant la distance qu'il y a entre l'homme et Dieu, en acceptant les limites de l'homme, et en acceptant aussi tout ce que ces limites peuvent impliquer, en allant jusqu'au bout, en allant jusqu'à la croix.
La justice de Dieu, c'est la croix. C'est sur la croix, selon la dernière parole de Jésus, que " tout est accompli ".
C'est ainsi que nous devons entendre cette parole de Jésus, qui nous est adressée : Laisse tomber, abandonne tes prétentions.
Mais le terme grec qui est traduit par " laisse tomber ", c'est le même verbe qui donne " pardonner ". Laisse tomber la faute !
Pardonne ! Pardonne à Dieu de ne pas être le Dieu que tu attends, pardonne au messie de ne pas être ce Dieu vengeur qui va tout bouleverser en rétablissant la justice que toi tu attends, ta justice dans le monde contre les autres. Pardonne à ce Dieu et accepte qu'il vienne différemment de ce que tu imagines.
Aujourd'hui, en ce début d'année nous sommes nous-mêmes en route, comme Jean Baptiste et comme Jésus. Nous sommes appelés par Jean Baptiste à accomplir toute justice, mais pas de la manière dont lui l'attend. Nous sommes appelés à accomplir toute justice selon la manière dont Dieu l'attend en Jésus Christ, afin que l'Esprit vienne sur nous, qu'il nous habite et qu'il nous permette d'avancer.
| Amen ! |
Prédication librement reprise de Éric de Bonnechose |