Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz



Prédications




Afin que le désert se transforme en royaume.  Exode 16/1-19 Jean 6/51-58

Le quinzième jour du deuxième mois après sa sortie du pays d'Égypte, le peuple d'Israël arriva au désert de Sîn. Six semaines... Voilà six semaines que les gens du peuple d'Israël marchent dans le désert. Ils ont déjà connu la soif, c'est raconté dans l'épisode du chapitre précédent, et les voilà maintenant confrontés à la faim.
Le désert est hostile à celui qui ne le connaît pas, il peut même être mortel pour celui qui, habitué à la vie dorée et au confort qu'elle apporte, ne sait pas tirer parti des ressources qu'il offre. Pourtant on le sait bien, dans le désert la vie est possible. Il est habité par une faune variée, nombreuse, et aussi par une population qui elle sait tirer profit des richesses qu'il procure.

Après six semaines de marche dans le désert, le peuple murmure, il gronde. Il gronde contre Moïse et contre Aaron son frère, ceux qui au nom de Dieu les ont fait sortir d'Égypte et les ont libérés de l'esclavage. On regrette déjà. On regrette... L'esclavage avait quelque chose de bon finalement. Au moins le manœuvre était-il nourri pour accomplir sa tâche. Sans doute la nourriture était-elle sommaire mais le souvenir, dans la tête de celui qui a faim, s'apparente au festin de Balthazar. "Ah ! Si nous étions morts de la main du Seigneur en Égypte quand nous étions assis près des chaudrons de viande !" Sans doute ne se souviennent-ils pas qu'en réalité il n'y avait pas de viande à tous les repas. Moïse avait promis la liberté, certes ! Mais il n'avait pas prévenu que dans le désert on pouvait mourir de faim et de soif. Si Dieu avait voulu faire mourir son peuple de faim, il ne s'y serait pas pris autrement ! C'est ce que semble dire le peuple d'Israël dans ses jérémiades et sans doute dans leur tête rajoutent-ils "c'est Pharaon qui va bien rigoler ! ... Mais après tout, n'était-ce pas là le but de la manœuvre ? Ne nous a-t-on pas entraînés dans le désert pour nous faire disparaître ?"

Moïse ne s'y trompe pas. Il sait qu'à travers lui c'est Dieu qui est visé par les murmures du peuple : "ce n'est pas contre nous que vous murmurez, mais bien contre le Seigneur". Pour lui, les choses sont évidentes, elles sont claires. Il s'est suffisamment bagarré contre Dieu parce qu'il ne voulait pas suivre le chemin qu'il lui imposait. Tout ce qu'il a fait a été guidé par Dieu. La sortie d'Égypte, la libération de l'esclavage, c'est bien l'œuvre de Dieu. Lui, Moïse, s'il avait écouté son cœur, il serait resté chez lui, bien tranquillement près de sa femme et de ses enfants, au pays de Madian, à garder son troupeau.

Le peuple a faim et murmure contre ce Dieu qui promet la liberté mais qui n'est pas capable de nourrir son peuple. Dieu n'attend pas que Moïse transmette cette plainte, il l'entend et il lui donne suite, immédiatement, par l'envoi miraculeux de nourriture. Mais ce don est assorti d'une mise à l'épreuve. Les murmures du peuple, et Dieu sans doute ne s'y trompe pas, les murmures du peuple sont le fruit de la peur de mourir dans le désert. Dieu le dit lui-même, les murmures sont produits par l'angoisse de cette terre aride, difficile, inconnue. Le peuple ne sait pas comment affronter l'insécurité, la précarité. Lui, il a l'habitude que sa nourriture lui soit fournie à heures fixes, de manière quasi automatique. Bien sûr il s'était réjoui après le passage miraculeux de la mer des Joncs, réjoui pour la liberté nouvelle. "Ma force et mon chant c'est le Seigneur, il a été pour moi un salut", chantaient-ils. Mais à la première difficulté, la joie a cédé la place aux grondements. Par ces murmures, le peuple témoigne de son manque de confiance, c'est-à-dire de son manque de foi en Dieu, en son projet de libération.

Sans doute, me direz-vous, lorsque la faim nous tiraille, il est difficile de faire œuvre de foi. L'Armée du Salut l'a bien compris quand elle affirme qu'un corps propre et nourri est plus accessible à la parole de Dieu.

En même temps que Dieu répond à la demande de son peuple, cette réponse est assortie d'une mise à l'épreuve : "voici du ciel je vais faire pleuvoir une manne. Le peuple sortira pour recueillir chaque jour sa ration quotidienne et ainsi je vais le mettre à l'épreuve, je verrai s'il obéit ou non à ma loi". Cette mise à l'épreuve est double : Êtes-vous capables de cesser vos murmures pour me témoigner de la reconnaissance à cause de ce que j'ai accompli pour vous et pour me faire confiance ? Êtes-vous capables de garder mes commandements, de respecter ma loi ? Et ici il s'agit de ne récolter que ce qui est nécessaire, de le partager et de n'en récolter deux fois plus qu'en prévision du sabbat.

La suite de l'histoire nous montrera que globalement le peuple d'Israël aura beaucoup de mal à ne pas échouer à ces épreuves. Sans doute Dieu le savait-il, il connaît son peuple, il le répète : c'est un peuple à la nuque raide. Mais il est décidé à avancer avec lui, à l'éduquer, ou en tout cas à le conduire par la main sur le chemin de la liberté.
Pour les commentateurs de ce texte, depuis les temps immémoriaux et vraisemblablement déjà à l'époque de Jésus, il n'y a pas d'hésitation, l'Égypte c'est le pays de l'idolâtrie. C'est le pays de la soumission aux faux dieux. Sans doute lorsque le peuple d'Israël parle de Dieu (ou dieux) au pays d'Égypte, peut-on y voir cette référence aux faux dieux de ce pays. Israël n'arrive pas à faire la distinction entre le Dieu de la Torah et les divinités des sociétés qui l'environnent : c'est ce que montre l'épisode du veau d'or, durant lequel Israël cherche à se doter d'une représentation de Dieu à la manière des Égyptiens.
Il lui faut apprendre que quitter l'Égypte et marcher vers la liberté c'est se libérer des relations idolâtres.

Le désert par contre, c'est le lieu de la solitude. C'est le lieu de la confrontation avec soi-même, mais c'est surtout le lieu de la rencontre avec Dieu, le lieu de l'apprentissage de la liberté ; car il n'y a pas meilleur apprentissage de la liberté que de se découvrir soi-même au moment des difficultés. Le don de la manne, c'est une nourriture qui doit aider à vivre cette nouvelle vie ; c'est un viatique, et c'est surtout une métaphore de la loi, de la Torah, de cette volonté de Dieu exprimée dans ces commandements qu'il a donnés. C'est comme cela que la double épreuve prend tout son sens : êtes-vous capables de respecter mes commandements, de respecter les règles du jeu que donne la manne ? C'est cette loi qui permet au croyant de vivre libre selon la volonté de Dieu. C'est cette parole de Dieu qui permet d'avancer dans le dialogue, dans la confrontation avec lui et Dieu sait si le peuple d'Israël ne manquera pas de confrontation avec Dieu !

Lorsque Jean écrit son évangile et en particulier ce chapitre 6 dont nous avons lu une partie aujourd'hui, il est évident qu'il a dans la tête cette histoire de la manne avec son interprétation. Il est possible et même très probable que Jésus, quand il fait son discours, a en arrière-plan cette histoire-là. D'ailleurs nombreux étaient-ils aussi ceux qui parmi la foule, avaient vécu la multiplication des pains qui ouvre ce chapitre de Jean, et qui l'avaient vécu en se souvenant de la traversée du désert et de la manière dont le peuple avait été nourri miraculeusement par le don de la manne.
La manne ne fait pas seulement référence à la torah, elle est aussi devenue, de la même manière que la Torah, et à travers elle le symbole de la fête, le symbole du festin de la sagesse, le festin qui doit avoir lieu lorsque Dieu établira la gloire de son peuple. Ainsi don de la manne au désert, don de la torah et espérance d'un festin de vie se sont intimement associés dans l'esprit des gens.

Dans cette perspective tout au long de ce chapitre, Jésus a pu être perçu par la foule comme une sorte de nouveau Moïse. Celui qui conduit vers la terre promise. Bien sûr, pour apparaître vraiment comme Moïse, il aurait fallu qu'il réalise un miracle un peu plus significatif que le simple partage de quelques pains. Il aurait au moins fallu que ces pains tombent du ciel !
La foule, inconsciemment, pose à Jésus de manière aussi angoissée que naguère le peuple dans le désert, la question de la terre promise (le Paradis), la question du royaume de Dieu qui doit être établi pour Israël et la question de la manière d'y parvenir, d'y entrer. Du point de vue de l'Évangile, il ne s'agit que d'apprendre à vivre la liberté que donne Dieu et c'est le même apprentissage que promet la loi de Moïse pour le peuple d'Israël.

Dans chacun de ces deux textes nous avons deux perceptions différentes de la volonté de Dieu, du projet de Dieu pour les hommes.
D'un côté, la liberté est comprise comme étant la fin de tous les soucis. Pour le peuple d'Israël au désert, elle correspond à l'entrée dans la terre promise, là où coulent le lait et le miel, là où il suffit de tendre la main par la fenêtre pour être nourri. Pour les interlocuteurs de Jésus et dans la même compréhension que naguère, il s'agit d'être enfin délivré des Romains, délivré des tracas de la vie quotidienne.
Il y a d'un côté la vision communément partagée qui voit ce royaume comme l'intervention miraculeuse de Dieu dans le monde, Dieu qui d'un coup de baguette magique efface tous les soucis. De l'autre la vision de Dieu, la vision du Christ, la vision de la torah, de la parole de Dieu, qui définit ce royaume comme l'établissement de nouveaux rapports entre Dieu et les hommes. Ce ne sont plus des rapports de soumission, mais des rapports de confiance, des rapports qui sont ceux d'enfants avec leur père.

Mais Jésus va encore plus loin que l'interprétation qui est faite communément à son époque. Pour Jésus, le pain, la manne, ça n'est qu'une préfiguration grossière de la seule nourriture véritablement céleste. Et la torah, ça n'est qu'une pâle préfiguration de ce qu'est l'Évangile. Il est, lui, le pain du ciel rompu sur la croix, partagé entre les fidèles, véritable viatique pour le croyant avançant libre de toute idolâtrie dans un monde hostile. Mais il ne faut pas se tromper. Il ne faut pas faire comme ces gens qui en face de lui disent "comment fera-t-il pour donner sa chair ? Devons-nous devenir anthropophages ?" Il ne s'agit pas de ça du tout, et particulièrement dans l'évangile de Jean. Souvenez-vous du prologue de cet évangile où il est question de la parole de Dieu : Au commencement était la parole et cette parole s'est faite chair. Et dans ce texte Jésus, lorsqu'il parle de son corps et de son sang, parle bien évidemment de cette Bonne Nouvelle qui était de toute éternité et qu'il vit pleinement, qu'il assume jusqu'à en mourir sur la croix. Cette Bonne Nouvelle qui seule permet à l'homme qui s'en nourrit de vivre et d'avancer libre dans le monde voulu par Dieu, dans ce royaume nouveau.

Nous devons alors lire ce texte à la lumière de l'ensemble des messages qu'a donnés Jésus dans ses prédications, à la lumière de l'ensemble de ses actions. Il vous faut mettre en chemin pour obtenir non pas une nourriture périssable, mais la nourriture qui demeure en vie éternelle, celle que le Fils de l'Homme vous donnera ; car c'est lui que le Père, qui est Dieu, a marqué de son sceau.

Aujourd'hui encore il y a cette manne qui nous accompagne, cette manne quotidienne. Il faut nous en nourrir. Mais pas comme les Israélites au désert qui étaient boulimiques et qui voulaient en faire des réserves. Il ne s'agit pas de remplir des sacs et des sacs et des sacs à n'en plus savoir qu'en faire. Car la manne au lendemain devient pourriture, elle ne se garde pas. (sauf le Shabbat où l'on en a donc pour deux jours chacun, la quantité nécessaire).
Ainsi il nous est demandé, pour être nourri, pour vivre, pour devenir libre, de nous nourrir chaque jour de cette parole de Dieu qui nous accompagne, et de nous en nourrir aussi en communauté au moins une fois par semaine, par le partage communautaire de cette parole.
Ainsi seulement nous pourrons avancer dans ce qui nous apparaît au premier abord comme un désert, et qui pourrait bien se transformer en royaume.
Amen !
Jacques Morel Prédications Prédications 2009
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