
Prédications
Je suis le Seigneur ton Dieu qui depuis toujours te délivre de toute servitude Exode 20/1-17 Jean 2/13-25
Jean, dans son évangile, ne parle pas de miracles mais de "signes". Au-delà de l'acte surnaturel, miraculeux, c'est le sens qui en est donné par l'Évangile qui est important. Aussi parfois Jean appelle-t-il "signe" des actes de Jésus qui ne semblent pas à première vue être "miraculeux". C'est le cas de ce récit de Jésus dans le temple à Jérusalem qui est donné par Jean comme le deuxième signe du ministère de Jésus. Le premier signe nous le trouvons au début de ce chapitre 2 de l'évangile de Jean, c'est celui des noces de Cana et le changement de l'eau en vin.
On a l'habitude de lire ce récit des marchands du temple dans l'environnement fixé par les évangiles synoptiques, c'est-à-dire au début de la semaine sainte, juste avant la Passion. En effet, les évangiles synoptiques, ceux de Matthieu, de Marc et de Luc placent leur récit à la fin de leur évangile, juste après l'entrée dite triomphante de Jésus dans Jérusalem. Ils le situent donc sans ambiguïté juste avant la dernière Pâque de Jésus. Quant à Jean, s'il place effectivement cette histoire au début de la semaine sainte (puisqu'il précise au verset 13 que la Pâque juive était proche), assez curieusement il rapporte en même temps cet événement comme une ouverture du ministère de Jésus. C'est cette sorte de " dissonance " qui doit attirer notre attention et nous faire comprendre que vraisemblablement l'évangéliste Jean essaye de nous donner un signal particulier, de donner un sens singulier à cette histoire.
Cette histoire, qui est rapportée par les quatre évangélistes, est plutôt mouvementée. C'est même une histoire d'une violence assez extraordinaire. On n'a pas l'habitude de se représenter Jésus exprimant une telle violence. Jésus se fabrique des fouets avec des cordes et il frappe sans distinction tout ce qu'il trouve sur son passage. On a bien l'impression qu'il est en proie à une fureur, une folie qui le dépasse totalement. Lui qui veut rétablir le culte au temple, il détruit ce qui permet justement le fonctionnement du culte.
Les changeurs, les marchands étaient nécessaires au bon fonctionnement du culte, surtout à l'approche de Pâque qui correspond à l'un des plus grands pèlerinages obligatoires pour tout juif pieux, pour tous les juifs qui viennent de tous les pays du monde. Ils ne peuvent pas se déplacer avec leur gros et petit bétail destiné aux sacrifices, et les victimes doivent être conformes, sans défaut. Ils se déplacent avec de la monnaie de leur pays qu'il leur faut ensuite changer. Les monnaies nationales sont interdites d'usage dans le temple, puisque la plupart du temps elles sont frappées des effigies des différents dieux de l'empire. Ces monnaies sont donc des monnaies idolâtres, elles ne peuvent pas avoir cours dans le temple qui rejette toute forme d'idolâtrie, comme nous l'avons vu en lisant le texte d'Exode 20. Alors, il fallait bien un endroit où l'on pouvait changer son argent, où l'on pouvait acheter les animaux conformes à ce que prescrit la Loi de Moïse et qui allaient servir pour les sacrifice. Les changeurs et les marchands du temple étaient indispensables donc à la pratique du culte juif. D'ailleurs ils n'étaient pas à proprement parler à l'intérieur du temple, ils étaient autour du temple, à proximité, sur l'esplanade, à l'endroit profane où tout le monde pouvait accéder, même les païens.
Alors, on peut se poser la question : Quelle signification Jean tient-il à accorder au geste de Jésus, surtout au début de son ministère ? Qu'essaye-t-il de nous dire ? Jésus veut-il détruire le temple ? Est-il venu abroger le culte ? Rien n'est moins sûr. Mais il essaye vraisemblablement de pointer du doigt quelque chose d'extrêmement important, de pointer du doigt une forme de dérive dans les pratiques religieuses.
Ce faisant, cette histoire-là nous rapproche de manière très forte de ce texte d'Exode 20 que nous avons lu. Ce décalogue, ces dix paroles sont en fait un résumé de la Torah.
Elles s'ouvrent par cette confession de foi fondamentale : C'est moi le Seigneur ton Dieu qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte de la maison de servitude. Tu n'auras pas d'autres dieux en face de moi.
Et plus encore, dans ces trois versets, nous avons tout le résumé de l'histoire du salut : Je suis le Seigneur ton Dieu qui t'a fait sortir de la maison de servitude. Tout y est résumé. Le reste n'est en quelque sorte que du commentaire. Je suis le Seigneur ton Dieu et je ne supporte pas que ceux qui mettent leur confiance en moi soient dans la servitude. Et les idoles et la convoitise et les travers de la vie humaine ne sont que des servitudes que l'homme subit, et qu'il subit parfois avec délectation.
Dans le culte au temple, souvent ça n'est pas un chemin de liberté que les gens viennent chercher. Ils viennent au temple à Jérusalem, comme tous les croyants du monde, de toutes les religions et de tous les temps viennent dans les temples. Ils viennent chercher quelque chose, un désir, la réalisation d'un souhait, la réalisation d'un désir ; pour les uns, c'est plus de richesses, plus de réussites dans la vie ; pour d'autres, c'est la guérison d'une maladie ; pour d'autres encore, c'est simplement pour trouver une certaine forme de réconciliation avec soi-même. Tous viennent se tourner vers Dieu pour lui demander de résoudre un de ces problèmes personnels. Aucun ne se rend compte que ce Dieu qu'ils viennent voir là dans ce temple leur propose tout autre chose. Il leur propose d'être pour eux un père, un père qui va les prendre par la main et qui va les faire grandir et avancer, qui va essayer de leur apprendre à marcher, à marcher seuls et libres dans la vie.
D'une certaine manière c'est tout le culte qui est remis en cause. Et lorsque Jésus bouscule les marchands du temple, les changeurs, lorsqu'il bouscule tout ce qui permet que le culte soit célébré " de manière correcte ", il pointe du doigt la manière dont ses contemporains voient le culte lui-même et approchent le sacrifice, et la manière dont certains essayent de pervertir la Loi de Moïse que Dieu leur a donnée.
Il faut changer notre regard. C'est ce que nous entendons depuis le début de cette année ecclésiale avec l'évangile de Marc.
Convertissez-vous, changez votre regard, le temps de Dieu est arrivé. Et ce temps de Dieu, ça n'est pas celui que vous imaginez, ça n'est pas de la manière dont vous pensez ; c'est quelque chose de totalement différent, de totalement autre. Vous venez rencontrer votre Dieu pour être libéré, libéré de vos angoisses, libéré de ce qui vous pèse. Et vous allez non pas rencontrer un démiurge, non pas rencontrer un magicien. Vous allez rencontrer un Dieu qui veut que vous soyez debout, qui veut que vous avanciez dans la vie en marchant sur vos deux jambes. C'est pour cela qu'il nous donne ses commandements, c'est pour cela qu'il nous donne cette Loi, comme un bâton de marche qui doit nous soutenir et nous aider à avancer.
Il y a peut-être encore autre chose. Au début de son évangile, bien évidemment Jean pense à sa fin, il pense à la Passion et à Pâques. D'ailleurs il nous en envoie le signe lorsqu'il raconte que par deux fois " les disciples se souviennent " :
Les disciples se souvinrent qu'il était écrit " le zèle de ta maison me dévorera.
Et plus loin encore : Ainsi lorsque Jésus se releva d'entre les morts, les disciples se souvinrent qu'il avait parlé ainsi, et ils crurent à l'écriture et à la parole qu'il avait dite.
Ainsi avec ces deux mentions, c'est comme si très clairement Jean l'évangéliste nous disait " ce texte je l'ai écrit après Pâques, je l'ai écrit après la mort et la résurrection ". C'est bien dans ce sens-là qu'il nous faut le comprendre, et c'est bien à la lumière de la croix et à la lumière de la résurrection qu'il faut entendre, réfléchir toute cette histoire du temple.
Le début du ministère de Jésus marque un tournant. Le culte rendu à Dieu change. Non pas que le culte soit aboli, l'histoire de l'Église nous a bien montré le contraire. Mais ce n'est plus la forme que prend le culte qui est déterminante, c'est le comportement du croyant qui est radicalement différent. Vient le temps où l'on "adorera Dieu en esprit et en vérité" pour reprendre la discussion entre Jésus et la samaritaine.
En ce temps de Carême qui nous fait avancer vers Pâques, nous sommes interpellés nous aussi sur notre manière d'aborder notre foi, sur notre manière de vivre notre foi.
Est-ce que nous nous présentons devant Dieu pour lui rendre un culte comme si c'était une sorte de marchandage, marchandage qui s'exprime parfois dans des tractations comme " je te paye tant, je te sacrifie telle bête et toi en contre partie tu réponds à mes demandes " ? Ou est-ce que nous nous approchons de Dieu en disant " Seigneur aide-nous à avancer dans la vie comme des femmes et des hommes libres " ?
Le chemin de la liberté n'est pas un chemin facile. Ça n'est pas à partir du moment où il a reçu la Loi que le peuple d'Israël tout à coup et magiquement va traverser le désert en quelques jours. Non. Il lui faudra 40 ans, 40 ans de souffrance. Avancer et être libre c'est quelque chose qui est souvent difficile, surtout dans un monde qui rejette assez systématiquement tout ce qui est de l'ordre de la foi. Mais c'est le prix de la liberté. C'est le prix à payer par chacun-e d'entre nous pour pouvoir être debout, et marcher, non pas comme des moutons bêtement prisonniers et entravés dans toutes sortes de servitudes, mais marcher librement comme des femmes et des hommes aidés et soutenus par la Parole de Dieu.
Amen