
Prédications
Rien ne peut nous séparer de son amour Es 55/1-3, Rm 8/35-39, Mt 14/13-21
Une chose est sûre, c'est que ce récit que nous rapporte Matthieu revêt une très grande importance dans le Nouveau testament. On le retrouve pas moins de 6 fois dans les évangiles, 2 fois chez Marc et Matthieu, une fois chez Luc et chez Jean, ce qui montre l'importance de cette histoire. Cela permet aussi de supposer qu'il n'y a pas à douter que ce jour là, la foule et les disciples ont bien vu un miracle, que quelque chose d'extraordinaire s'est passé.
Si ce texte revêt tellement d'importance pour les évangélistes, sans doute est-ce parce qu'ils y ont vu une réminiscence de l'Ancien testament. Dans l'évangile de Matthieu cet événement arrive juste après l'annonce de la mort de Jean Baptiste. Or Jean Baptiste, "dernier prophète" de l'Ancien testament, est celui qui annonce la venue de Jésus. D'une certaine manière à partir de ce moment là, Jésus se retrouve seul face à l'avenir, comme si le passé était clos et qu'une nouvelle ère s'ouvrait.
Sans doute est-ce pour cela que Jésus cherche à se retirer dans un lieu désert. Il a besoin de faire le point, de se préparer à ce qui va se passer par la suite.
Mais Jésus n'a pas de moment de repos, il ne peut pas. La foule court après lui, cherchant à entendre sa parole, à être guérie par ses miracles. Il est en quelque sorte un nouveau Moïse devant conduire le peuple qui se trouve dans le désert, et qui erre sans chef à qui accorder sa confiance.
Nous sommes renvoyés à ce texte du prophète Ésaïe lu tout à l'heure.
Ésaïe s'adresse au peuple qui est en exil, qui se sent loin en particulier de la source de tout bien, de la source de son salut, loin de Jérusalem et loin de la présence de Dieu. Le prophète annonce, proclame d'une manière très forte que le Seigneur est là et qu'il est prêt à assouvir tous leurs besoins. C'est une expression imagée qui est rapportée, celle qui vraisemblablement, était employée par les porteurs d'eau lorsqu'ils parcouraient la ville de Jérusalem :
"Ecoutez ! Venez ! C'est maintenant le moment de venir pour boire, après il sera trop tard."
Mais dans la bouche de Ésaïe, il y a quelque chose de différent par rapport aux porteurs d'eau : Venez, mangez, buvez ! Mais sans argent... Sans payer... Sans mettre dans la balance quoi que ce soit. Écoutez-moi, mangez ce qui est bon !
Ésaïe opère un glissement, un glissement subtil, mais assez évident : la véritable nourriture, c'est la parole de Dieu proclamée. Tendez l'oreille, venez vers moi, écoutez et vous vivrez. Je conclurai pour vous une alliance perpétuelle.
Jésus l'a bien vu, cette foule qui vient à sa rencontre ne recherche pas seulement de la nourriture matérielle, ni peut-être des guérisons physiques. Elle cherche quelque chose de beaucoup plus important, elle cherche un bien-être qui est bien plus fort que celui qui passe par le ventre, par le corps. Cette foule est à la recherche d'un bien-être spirituel. Cette foule est à la recherche de son salut, ce salut qui est le rétablissement d'une relation vraie avec Dieu.
Les disciples eux ne comprennent pas bien ce qui se passe. Ils sont fatigués, et il faut les comprendre. Ils suivent Jésus depuis assez longtemps maintenant. Sans doute sont-ils eux aussi assommés par l'annonce de la nouvelle de la mort de Jean Baptiste. Sans doute craignent-ils non seulement pour la vie de leur maître, mais pour leur vie à eux aussi. Sans doute trouvent-ils qu'il n'est pas besoin d'en rajouter, qu'il n'est pas besoin de faire les fanfarons avec la foule et de risquer l'emprisonnement, la persécution et la mort. Les disciples sont courageux mais pas téméraires, ils n'ont pas envie d'avoir des ennuis pour rien. " Renvoie donc, renvoie donc cette foule !" demandent-ils. Une foule qui a faim est une foule qui peut devenir dangereuse.
Ce que les disciples ne comprennent pas, c'est que les gens de cette foule n'ont pas seulement faim de pain, ils ont surtout faim et soif de la parole de Dieu ; ils ont surtout faim et soif de cet amour que Dieu manifeste en Jésus Christ.
Ils n'ont pas besoin d'y aller ! " Donnez leur vous-mêmes à manger ", demande Jésus. Ils n'ont pas besoin de partir ! Vous avez tout ce qu'il faut pour rassasier cette foule.
Les disciples ne comprennent pas. Une fois de plus ! Les disciples n'arrivent pas à faire confiance à cette parole de Jésus : ce que nous avons est si dérisoire ; nous n'avons que 7 pains et 2 poissons...
Et pourtant !
Et pourtant, sur l'ordre de Jésus, ces 5 pains et ces 2 poissons suffiront à nourrir toute la foule, 5000 personnes, nous dit le texte. Et il en restera 12 paniers. Cela n'est pas rien, 12 paniers ! C'est l'image des 12 disciples, c'est l'image des 12 tribus d'Israël. C'est la plénitude du peuple de Dieu. Ce qui reste suffit encore à nourrir tout le peuple de Dieu.
Le texte ne nous dit rien sur la nature du miracle. Rien. Il ne dit pas même pas comment Jésus a procédé, quelles paroles il a prononcées. Jésus a rendu grâce. Rendu grâce comme le fait tout bon juif avant le repas. Rendu grâce comme nous le faisons au moment où nous partageons le pain et le vin. Ce miracle n'en est peut-être pas un. Peut-être simplement s'est-il passé quelque chose de tout à fait naturel, dans le partage. Peu importe ! Encore une fois, ce n'est pas dans le matériel que l'essentiel des choses s'est passé. C'est dans la parole qui est prononcée.
Les disciples comprendront-ils ? Cela n'est pas tout à fait sûr. Il faudra un deuxième récit de la multiplication des pains, en tout cas chez Matthieu. Surtout, il faudra Pâques, la Passion du Christ et sa résurrection pour qu'ils comprennent jusqu'où peut aller l'amour de Dieu, en quoi consiste le salut qu'il propose et qu'il veut donner à tous. Qu'ils comprennent peut-être ce que cette foule recherche. Il faudra Pâques, la Passion et la résurrection pour que les disciples, comme l'apôtre Paul, puissent donner une confession de foi aussi forte que celle du chapitre 8 de l'épître aux Romains : rien ne peut nous séparer de l'amour de Dieu!
Les auditeurs d'Ésaïe ou les disciples ne comprennent pas que Dieu n'abandonne jamais ses enfants. Ils sont comme tous les hommes, ils errent parfois en se demandant où est la grâce de Dieu, où est sa bénédiction ; en se demandant si Dieu n'abandonne pas parfois son peuple. Le Christ lui-même sur la croix criera vers Dieu : " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? "
On peut dans les moments difficiles de notre vie, dans les traversées du désert, lorsque l'incertitude s'installe, on peut aussi douter de la bénédiction de l'amour de Dieu. Et la parole de Dieu est là pour nous le rappeler constamment: rien ne peut nous séparer de son amour! Aucune créature, même pas nous-mêmes, même pas notre dépression, même pas nos doutes. L'amour de Dieu est toujours là. Il est toujours là pour nous donner la vie, pour nous aider à surmonter toutes les adversités.
Aujourd'hui nous sommes comme ce peuple sur la montagne qui écoute Jésus. Nous avons faim et soif de sa parole, et le Seigneur ne nous renvoie pas. Il nous accueille, il nous nourrit, il nous donne les forces de la vie pour que nous puissions continuer nos routes.
Amen !