
Prédications
L'Église est tous les jours à la noce. Jean 2/1-12
C'est avec cette histoire des noces de Cana que Jean fait commencer le ministère public de Jésus.
L'évangile de Jean est un évangile tardif par rapport aux autres. Il est le fruit d'une très longue maturation et chaque mot sans doute, chaque expression, est pesée par l'auteur parce qu'il doit être porteur de sens. Et en effet on lit l'évangile de Jean (c'est sans doute là toute sa difficulté) à travers toute une symbolique parfois compliquée à décoder. Il y a des événements qui n'existent pas dans l'évangile de Jean. Par exemple on y trouve pas d'institution de la sainte Cène. Par contre, il y a un certain nombre de récits qui nous y font penser. Et ce texte-là, ce miracle, ce signe, rapporté par Jean, a souvent été lu comme une sorte d'institution de la sainte Cène. Mais le problème lorsque l'on saisit ces textes dans leur dimension symbolique, c'est que bien souvent on s'engage alors dans une interprétation qui nous est habituelle voire même routinière, et ainsi risquons-nous de perdre de vue le message nouveau, interpellateur qu'a voulu nous transmettre l'évangéliste. Aussi, il nous faut lire ce passage dans tous ses détails.
Le troisième jour, il y eut des noces à Cana. Le troisième jour... Bien évidemment cela nous fait penser à plusieurs choses. Cela nous fait penser en premier lieu à la résurrection. Nous sommes donc invités à lire ce passage dans la perspective du mystère pascal qui prend une place particuliérement importante chez Jean. Mais par ailleurs, si le texte précise "le troisième jour", il faudrait essayer de comprendre "le troisième jour après quoi". Que s'est-il passé avant ? Et nous voyons qu'avant, Jésus a fait un certain nombre de rencontres. Mais le récit de ces rencontres, commence toujours par la mention "le lendemain" ; et ainsi nous avons donc "trois lendemains" qui prédèdent. Ce qui veut dire que au moment des noces de Cana, nous sommes déjà au minimum six jours après un événement. Mais quel est cet événement à partir duquel tout les autres sont situés ? Eh bien cet événement, ce premier jour du récit, c'est le prologue, et la prédication de Jean le Baptiste.
Avec ce décompte des jours, nous voici donc le septième jour après le début de l'évangile de Jean. Et sans doute que pour Jean cela a une signification particulière. Le septième jour, c'est le jour du Shabbat, c'est le jour du repos ; et c'est aussi le jour de la célébration de Dieu, de l'écoute de sa Parole. Un jour particulier donc. Et chez Jean c'est un jour de Shabbat que Jésus commence son ministère.
Je ne sais pas si dans la tradition juive il était courant de célébrer les mariages ce jour du Shabbat, mais pourquoi pas. Il y a, ce jour-là, des noces à Cana. Dans la symbolique juive, le jour de Shabbat c'est un peu la célébration des noces de Dieu avec son peuple, et la fin du monde est considérée bien souvent comme une sorte de Shabbat absolu, celui du festin des noces royales entre Dieu et son peuple. Alors nous pouvons comprendre que pour Jean le début du ministère de Jésus est à voir comme une invitation aux noces du Royaume.
Mais ce mariage ne se déroule pas d'une manière habituelle, à bien des égards il ne se déroule pas comme il doit se dérouler.
D'abord Jésus y est un invité parmi les autres, en tout cas on a l'impression à la lecture de ce texte qu'il n'est pas un invité d'honneur. Et puis on pourrait presque dire qu'il y a des gens en trop dans cette histoire de mariage ; ou en tout cas, ceux qui ont organisé les noces, le marié en particulier, n'ont pas prévu suffisamment de vin pour réjouir tous ceux qui sont présents. Ce sont des noces paradoxales, des noces où les invités ne sont pas suffisamment fournis en nourriture et en boissons de façon à ce qu'ils se réjouissent pleinement.
Jésus ici n'intervient pas d'abord. Il faut que sa mère le pousse du coude. Et encore ! Il rabroue sa mère. Les paroles qu'il lui adresse sont des paroles extrêmement dures : qu'y a-t-il entre toi et moi ? Qui es-tu, toi, pour me donner des ordres ? Mon heure n'est pas encore venue. Cette parole de Jésus peut sembler étrange, incompréhensible. Encore une fois Jean fait explicitement référence à la Glorification, c'est-à- dire à la passion.
La mère, malgré le fait qu'elle ait été rabrouée par son fils, dit aux serviteurs qui sont là, présents : "Quoiqu'il dise, faites-le !" "Quoiqu'il arrive faite lui confiance !"
C'est comme si le refus de Jésus était un faux refus, un refus de façade et que la mère savait bien que de toute façon quelque chose allait se passer. Comme si le lecteur était invité à recevoir ce récit en ayant constamment en mémoire un autre événement : Pâques.
Il y a là, poursuit le récit, des jarres d'eau destinées aux ablutions rituelles. Et si le vin manque, il y a par contre suffisamment de quoi servir à la purification. Ce sont des jarres de pierre destinées aux ablutions, avant le repas en particulier, et il fallait effectivement que l'eau qui servait aux ablutions soit une eau courante. Et si l'on ne pouvait pas avoir d'eau courante, on devait alors utiliser des récipients de pierre qui seuls étaient "capables", selon la tradition, de ne pas salir, de ne pas souiller l'eau de purification. Ce sont ces jarres de purification que Jésus va utiliser. Il demande aux serviteurs de les remplir, ce qui est là aussi paradoxal car cela veut dire que ces jarres étaient vides, et de puiser, et de porter le contenu au maître du repas. L'eau de ces jarres est transformée en vin. Alors bien sûr dans notre récit, on perçoit immédiatement le miracle et l'aspect extraordinaire de la transformation. Du coup on ne voit pas les conséquences pratiques, directes de ce que cela implique : d'un seul coup par ce miracle, Jésus rend impropres ces jarres à toute autre utilisation que celle de contenir du vin. Elles ont contenu du vin, et par là même les jarres sont rituellement souillées. Et elles ne pourront plus jamais servir pour les ablutions avant le repas, pour la purification rituelle.
Personne ne semble protester pour cela. Et personne non plus ne semble se poser la question du signe/miracle et surtout de ce vers quoi il pointe. Ni le maître de cérémonie qui ne fait que protester parce que le nouveau vin est meilleur que le précédent et que cela ne se fait pas dans un protocole normal de mariage. Ni le marié qui sans doute a la tête bien ailleurs, et certainement pas préoccupé au point de se demander d'où vient ce vin. Ni les autres convives qui ne réalisent pas ce qui se passe, mis à part peut-être, nous dit le texte, les disciples qui eux, le moment venu, en comprendront le sens.
Ce sens nous est suggéré sous la plume de Jean l'évangéliste : cette histoire doit nous rappeler les noces de Dieu avec son peuple, elle doit nous rappeler le banquet final, le banquet eschatologique.
Jean montre aussi que la présence de Jésus et que son action se font dans des choses très simples, dans le quotidien même. Les noces ne sont pas des choses très quotidiennes mais ça fait partie de la vie courante, de notre vie courante. Jésus intervient de manière très discrète et très efficace ; il intervient malgré tout en bouleversant beaucoup de choses, en bouleversant en particulier nos références sur le pur, sur l'impur, c'est-à-dire en bousculant toutes les références qui nous aident, ou... du moins le croit-on, qui nous aident à accueillir le Seigneur, à célébrer les noces avec le Seigneur.
À ce moment de l'histoire on a l'impression que le ministère de Jésus s'ouvre plutôt sur une série d'incompréhensions et de malentendus. D'un côté, des personnes qui veulent préparer la noce, qui sans doute essayent de la préparer le mieux possible mais qui n'arrivent à le faire qu'imparfaitement et qui n'arrivent pas non plus à s'apercevoir, à comprendre que finalement la noce est sauvée par cet homme présent parmi eux. Et de l'autre, toutes celles et ceux qui sont venu participer à la noce et ne se préoccupent pas des petits soucis d'intendance.
Malgré tout, les petites anomalies de ce récit doivent nous poser un certain nombre de questions. Quelles sont ces noces et quelle place Jésus y tient-il ? On a l'impression en fait que Jésus n'est pas vraiment invité à cette noce-là, ou en tout cas que cette noce-là n'est pas la sienne. C'est ce qu'il dit : mon heure n'est pas venue. On a l'impression que rien ne se passe comme les participants à la noce l'auraient attendu. Et que l'époux (celui qui doit fournir le vin) n'est pas celui que l'on croit.
Quel type de noce Jean nous présente-t-il ?
Au tout début de cet évangile, sept jours après le début, Jean veut ouvrir le ministère de Jésus avec un paradoxe. Il ouvre cette histoire qui ne sera fermée qu'au moment de la Croix et à la résurrection, qu'à partir du moment où les disciples comprendront pleinement ce qui s'est passé, comprendront pleinement le message du salut, et pourront (le huitième jour, ou le premier jour de la semaine) à leur tour inaugurer le ministère de l'Église : proclamer l'Évangile au monde.
Cette histoire est une histoire qui s'adresse à nous tous. Elle s'adresse au peuple de l'Église. La noce, c'est la noce entre l'époux, celui envoyé par Dieu, et son peuple. On pourrait (devrait) dire que l'Église est tous les jours à la noce. Cette histoire est l'histoire de l'Église dans son quotidien et elle nous questionne.
Sommes-nous capable de reconnaître l'Époux véritable, celui qui "fournit" le vin de la fête ?
Quelle place occupons-nous dans cette noce ?
Sommes-nous du côté des gens qui participent à la noce, indifférents à ce qui se passe ? Sommes-nous comme le maître de cérémonie qui a préparé tant bien que mal, et de manière oh combien imparfaite ces noces, et est incapable de discerner le miracle/signe qui sauve la fête ? Sommes-nous du côté des disciples, assez absents finalement de cette histoire, spectateurs ? Sommes-nous comme Marie qui en définitive est la seule à comprendre et à témoigner de la foi ?
On croit que ce texte livre assez facilement toutes les clés de lecture, mais au contraire il ne fait qu'ouvrir des questions auxquelles il est très difficile de répondre. En tout cas, très difficile de répondre lorsque l'on est seulement au début de l'Évangile. Ce texte est une invitation à entrer dans une histoire.
On peut dire d'une certaine manière que le septième jour, le jour du Shabbat, n'est pas un jour qui clôt une semaine, qui clôt une histoire. Mais c'est un jour qui ouvre une histoire, de la même manière que les noces ne terminent pas l'histoire d'une vie, mais au contraire débutent l'histoire d'une vie. C'est pour cela que les Chrétiens sont des croyants du premier ou plutôt du huitième jour, celui qui inaugure une nouvelle histoire, celle du Royaume.
Ce texte nous invite aussi à découvrir que toute compréhension n'est jamais définitive et qu'il nous faut avancer, cheminer avec ce Jésus paradoxal, étonnant, bizarre. Il nous faut être comme ses disciples, avancer avec lui, et croire !
Amen!