Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Prédications


"Heureux qui prendra part au repas dans le royaume de Dieu !"  Luc 14/1-24

Comme dans le récit de la semaine dernière, Luc nous montre à nouveau (v.15) un homme qui croit que le royaume c'est pour l'au-delà, pour toujours plus tard et réservé à un petit nombre.

Cet homme qui fait partie des convives du repas chez le chef pharisien dit à Jésus : "Heureux celui qui prendra son repas dans le royaume de Dieu...".
Il pense dire à Jésus une petite phrase gentille pour lui faire plaisir. Comme une sorte de confession de foi. Pour cet homme, le royaume est à la fois une réalité future, et un domaine auquel seuls quelques-uns auront accès.

On peut supposer, ou espérer, qu'il ne lui est pas tout à fait indifférent que d'autres soient heureux plus tard de manger au grand repas du Seigneur dans le ciel très haut, très loin, dans très longtemps. Mais sa préoccupation est sans doute très personnelle, elle concerne au premier chef son salut à lui.

À cet homme qui craignait peut-être que le royaume ne le concerne jamais, ou que ce royaume ne soit en tout cas qu'une réalité lointaine, Jésus répond par cette parabole des invités qui déclinent l'invitation pour cause d'obligations diverses. Jésus affirme ainsi la nécessité d'une décision immédiate. Le royaume c'est maintenant. Le royaume est là, quand l'invitation retentit. Le royaume est là quand Jésus dit : je suis là. Et l'invité, c'est toi. Décide-toi !
Le royaume de Dieu, on y entre tout de suite ou on refuse d'y entrer. On ne peut pas dire "Heureux l'homme qui prendra ce repas", mais "Heureux suis-je de prendre dès maintenant ce repas...".

Luc situe cet épisode dans la maison d'un chef pharisien, chez qui Jésus est invité pour le repas du sabbat. On sait l'importance du sabbat dans la tradition d'Israël. C'est l'incontournable jour de repos, un jour de fête et de joie en l'honneur de Dieu. Il rappelle la création du monde et la libération du peuple de l'esclavage en Égypte, surtout, il témoigne de l'attente de la grande fête du jour où Dieu manifestera son royaume. Ce jour là on se réjouit avec son voisin lors d'un repas festif. Avec le temps les prescriptions rituelles de la loi s'étaient tellement multipliées qu'elles avaient occulté chez certains l'essentiel, la charité fraternelle.

Il ne faut pas nous étonner de ce que nous rapporte ainsi Luc concernant les relations entre Jésus et les pharisiens, mélange de sympathie et de sévérité extrême de part et d'autre. Sympathie, car les pharisiens étaient des gens très bien. Rappelons-nous que le mouvement religieux pharisien est né au deuxième siècle avant Jésus Christ d'un désir de conversion. Son nom, qui signifie "séparé" traduit un choix : le refus de toute compromission politique, de tout laisser-aller dans la pratique religieuse. Le maintien de leur identité religieuse repose sur un très grand respect de la tradition qui ne doit pas être entendu de manière péjorative. La tradition, c'est l'héritage reçu des pères, fruit d'un long effort des anciens pour découvrir le comportement qui plaît à Dieu. Elle se transmet sous forme de préceptes qui régissent le moindre détail de la vie quotidienne. Jésus lui-même ne les rejettera pas.
En tant que mouvement, philosophie, le pharisaïsme est donc tout à fait respectable et Jésus ne l'attaque jamais. Il ne refuse pas non plus de parler aux pharisiens.

En retour les pharisiens ne sont pas insensibles à la rigueur toute pharisienne de la prédication de Jésus. Mais le plus bel idéal religieux peut avoir ses écueils. L'obsession du respect des règles et de la loi peut créer une distance avec le prochain, voire engendrer du mépris pour ceux qui "manquent de rigueur". Ces conséquences de l'excessive rigueur morale et religieuse ont inspiré quelques paroles dures de Jésus qui visent ce que l'on appelle aujourd'hui encore, le "pharisaïsme", dont tous les mouvements religieux de tous les temps sont capables.

Au début de ce repas chez le pharisien, un "miracle" alimente les débats. Jésus a guéri un malade hydropique le jour du sabbat. C'est l'occasion de polémiques autour de la table, parce que Jésus est accusé d'avoir enfreint la règle du repos.
Sans que l'on perçoive vraiment au premier abord le lien, Jésus enchaîne avec cette injonction aux invités qui choisissent la meilleure place : "Quand tu es invité à des noces, ne va pas te mettre à la première place." Sa leçon à première vue, n'a rien d'original. Elle reprend des thèmes connus de l'Ancien testament. On lit par exemple, dans le livre des Proverbes : "Ne fais pas l'arrogant devant le roi et ne te tiens pas dans l'entourage des grands. Car mieux vaut qu'on te dise : Monte ici ! que de te voir humilié devant un notable." (Pr 25, 6-7). Le conseil donné au maître de maison est lui aussi conforme à la loi qui fait explicitement devoir de charité.
Ainsi donc, les recommandations données par Jésus au cours du repas sur le choix des places et le choix des invités pourraient donc se limiter à des règles de bienséance et de philanthropie.

Mais l'objectif de Jésus vise beaucoup plus loin. À la manière des prophètes, il cherche avec détermination à faire prendre conscience aux pharisiens des conséquences de leur pratique. Précisément parce que les pharisiens étaient des gens très bien, des fidèles pratiquants de la religion juive, Jésus démasque chez eux le risque du mépris des autres.

La curieuse affaire de "l'hydropique guéri" du début de notre histoire (v. 2-6) donne tout son sens à ce passage. Il y a à nos yeux une distance énorme entre d'une part la maladie et la souffrance de cet homme qui, résigné sans doute, ne demande rien, et d'autre part la mesquinerie vaniteuse de ses interlocuteurs qui ne semblent même pas voir sa souffrance. Et même s'ils l'avaient vue, puisqu'il n'y a apparemment aucun caractère d'urgence qui aurait pu justifier une intervention le jour du sabbat, ils n'auraient rien fait pour lui en ce jour-là parce que ce n'était pas permis. Même si leur silence laisse apparaître une sorte de gêne (v. 4). Ils cherchent les premières places, avec sans doute les meilleurs morceaux, ce qui n'est pas explicitement interdit un jour de sabbat.

La scène fait éclater de manière très spectaculaire la différence d'optique entre le Christ d'un côté, les pharisiens et les légistes de l'autre, non seulement à propos du sabbat, mais aussi à propos de la raison de vivre. Elle met en valeur l'inconséquence du légalisme, ou plutôt sa dérive : les grands observateurs du sabbat ne voient pas dans un malade une personne digne de leur attention, attention qu'ils prodiguent en revanche aux petits détails de la vie ou aux faits et gestes de Jésus, et surtout au respect des préséances. Ils ont des préoccupations immédiates qui les détournent de l'urgence d'un royaume qu'ils ne perçoivent que comme une lointaine récompense obtenue grâce à la stricte observance des règles religieuses. Ils sont sourds à l'appel de l'Évangile.

Or, Jésus, lui, profite de ce jour symbolique du sabbat pour poser un acte de délivrance. Le verbe grec traduit par "renvoyer" ("Il le renvoya" v.4) a comme sens principal "délier". On peut traduire la fin de ce verset 4 par : "Alors Jésus, prenant le malade, le guérit et le libéra". Il délivre cet homme de sa maladie comme il délivre les hommes d'un légalisme qui fait enfler et paralyse. Il donne un sens renouvelé au sabbat : "fête du royaume et de la libération". Il a toujours en perspective le royaume au sein duquel il n'est plus question de préséance mais de charité.
C'est pourquoi en racontant la parabole des invités, il se tourne vers l'hôte pour lui dire : "Fais de ta table une parabole du royaume, avec les estropiés, les boiteux, etc...".

Pour finir, on peut noter ici, et c'est sans doute l'intention de Luc, que ce passage anticipe sur ce qui va avoir lieu dans l'Église : "Tu penses que la première place dans l'Église te revient ? Eh bien, commence par laisser la place à d'autres, aux exclus, ou considère que les autres y ont droit bien autant que toi ! Tu verras bien ensuite ce qui se passera. Et si on te dit alors "Mon ami monte plus haut !", ne fais pas plus de manières que lorsque tu as pris la dernière place".

"Vous, les apôtres, si les invités refusent d'entrer, alors de la même manière que le serviteur du maître de maison dans la parabole des invités, tournez-vous vers les délaissés." (v. 21-23). Amen !
Jacques Morel Prédications Prédications 2007
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