Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz



Prédications




La Loi, entre foi et culture...  Marc 7/1-23

C'est un véritable coup de gueule que Jésus pousse lors de ce repas auquel participe vraisemblablement un certain nombre de pharisiens et de docteurs de la Loi, les scribes. Il ne faut pas penser, et le verbe dans le texte nous le dit bien, qu'il y avait a priori une opposition entre Jésus et les pharisiens et les scribes. Ils mangent ensemble. D'aucuns pensent même que Jésus faisait partie du groupe des pharisiens, en tout cas qu'il partageait bon nombre de convictions de ce groupe religieux existant en Israël.

Les pharisiens, c'est un groupe qui est né quelques dizaines d'années avant notre ère pour essayer de rétablir en Israël la religion telle qu'elle avait été transmise par les pères. Les pharisiens ont réalisé en quelque sorte une réforme à la manière des réformateurs du 16e siècle, un retour aux Écritures et une tentative de revenir à des pratiques plus saines. Mais voilà, les Évangiles rapportent que ces pharisiens ont du mal à faire le tri dans la Loi de Moïse. Ils ont du mal à faire le tri entre ce qui est l'Esprit de la Loi, l'objectif de cette Loi donnée par Moïse au peuple d'Israël pour qu'il puisse avancer debout en homme libre dans une terre où il devra vivre cette liberté en Dieu, et tous les règlements de cette casuistique qui s'est mise en place afin de régler tous les moments de la vie quotidienne. On connaît tous cette histoire des 613 commandements...

Le récit d'aujourd'hui semble nous dire qu'il y a d'un côté la Loi de Dieu transmise par Moïse, et de l'autre côté ces commandements que tentent de suivre à la lettre les scribes et les pharisiens. Toutes les religions ont leurs commandements. Toutes les religions ont leurs lois et la plupart du temps, en tout cas c'est ce que disent les anthropologues et les ethnologues, les religions ne font que mettre en texte, mettre en forme des coutumes qui sont le plus souvent des coutumes culturelles. Et l'on sait bien que certaines règles de certains peuples, de certaines ethnies, de certains groupes, nous surprennent, voire parfois nous choquent. On sait bien que lorsque l'on doit changer de pays, il nous faut nous adapter à des nouvelles coutumes. Il y a des règles qui ont un sens dans un pays donné, dans un lieu donné, et qui perdent leur sens ailleurs.

Ainsi aujourd'hui, on ne se disputerait plus sur la question des mains à laver. Ça devient tellement naturel, en tout cas dans nos sociétés c'est la règle de se laver les mains avant le repas. Mais nous ne le faisons plus pour des raisons religieuses, nous le faisons maintenant pour des raisons d'hygiène.
Il semblerait que les interlocuteurs de Jésus aient du mal à faire la part des choses, qu'ils aient du mal à faire la part entre la Loi de Moïse et la tradition des pères. Ils ont du mal à faire la part des choses entre la foi qui leur est transmise, et la culture qui est propre à leur monde.

Il faut dire que seul l'Évangile fait ce partage-là. Et c'est un peu étonnant de voir -nous avons l'habitude de lire les textes de l'Évangile et nous cela ne nous étonne plus, mais je pense que lorsque Marc écrit son Évangile, cela peut sembler étonnant de faire cette opposition entre la Loi de Moïse et la tradition des pères. Pour les pharisiens cela est une seule et même chose. Pourtant, la foi donnée par l'Évangile relativise les deux. Il y a d'un côté notre foi en Jésus Christ, notre foi en Dieu, cette foi qui nous sauve, et de l'autre côté, les règles et les commandements que l'on applique plus ou moins selon les circonstances. Nous retrouvons cette même problématique chez Paul ou dans le livres des Actes, quand il est question d'imposer dans le monde grec la circoncision, cette pratique qui est une abomination dans la culture grecque. Le concile de Jérusalem, le premier concile, va admettre que les règles peuvent être relatives à condition que l'on conserve l'esprit de la Loi, la question qui touche au salut. Les règles doivent toujours être subordonnés à la foi, au message de l'Évangile.
On sort alors des règles du pur et de l'impur et on entre dans une relation entre l'homme et Dieu. Dans les Évangiles et en particulier dans les récits de guérisons, le salut est toujours décrit et compris comme un rétablissement. Et ce rétablissement peut émerger dans et grâce à une relation d'amour et de confiance entre Jésus et l'homme, entre Dieu et l'homme. C'est dans cette relation que l'homme trouve sa pleine dimension. Le salut de l'Évangile conduit à la plénitude de l'humain. Et le Christ en est le modèle parfait.

Aussi Jésus refuse-t-il de se laisser piéger par des règles ou des lois que nous qualifierions aujourd'hui de " culturelles ", à propos du lavage des mains, les ablutions rituelles, aussi à propos du mariage, à propos de l'impôt, à propos du partage d'héritages, à propos de l'adultère ... Ce sont des problématiques qui au cours de l'Évangile donnent lieu à des conflits entre Jésus et les docteurs de la Loi et les pharisiens. Jésus ramène toujours ses interlocuteurs à ce qu'on pourrait appeler "les casuistiques de l'amour du prochain". Et pour cela il combat systématiquement tout ce qui peut déshumaniser l'homme. Il ne rejette pas la Loi, il ne rejette pas les règles culturelles, car elles sont nécessaires, c'est ce qui structure une société. Mais il les relativise, il les remet à leur place. Les règles de la culture ne sont pas capables de sauver. Elles témoignent de la volonté divine du salut pour l'homme. Elles ont une fonction sociale et culturelle.

Ainsi l'Évangile est une mise en question de la Loi telle qu'elle est perçue et mise en œuvre par les scribes et les pharisiens, telle qu'elle est devenue contraire à la volonté de Dieu, comme le rappelle Marc dans cette citation du texte d'Esaïe. Elle est devenue contraire à la volonté de Dieu, insupportable aux hommes lorsqu'ils sont dépourvus des moyens de l'appliquer pour leur propre salut. Dans l'Évangile, ces hommes-là sont les "pauvres", les " petits " ; aujourd'hui, on dirait c'est la veuve et l'orphelin. Jésus fait donc une contestation éthique de la façon dont la Loi est appliquée. Sans doute pour ses interlocuteurs il est dur, il est iconoclaste, il brade ou brise toutes les images qu'ils se sont forgées. Il désacralise. Et cela entraîne la plus grande des oppositions.
Face à l'amour de Dieu il n'y a plus d'espace sacré, il n'y a plus d'espace inaccessible au commun des mortels. Lorsque le Christ est en croix, le voile du Temple se déchire pour laisser apparaître le Saint des Saints aux yeux des profanes. Dieu n'est plus dans le Saint des Saints. Il refuse de se laisser enfermer dans des images, dans des images réductrices, fussent-elles les meilleures constructions théologiques, les plus belles lois et les plus belles règles.

La conséquence immédiate c'est que l'homme cesse d'être l'esclave impuissant de la Loi. Celle-ci, la Loi, au contraire retrouve la fonction pédagogique par laquelle elle montre à l'homme de foi la direction du Royaume. L'Évangile nous dit : "Le Sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le Sabbat."

On peut discerner dans le ministère de Jésus une triple protestation.

D'abord, une protestation "identitaire" par l'ouverture à l'autre. La pratique des pharisiens est une pratique qui enferme, qui enferme sur lui-même celui qui met en œuvre cette pratique, et qui exclut aussi l'autre. Pour Jésus, il doit y avoir ouverture, ouverture à l'autre, hommes, territoires. Les frontières ne doivent pas être des sources d'exclusion ou de conflit. Elles ne sont pas là pour être supprimées, mais elles sont là pour être en même temps sources d'identité, et sources d'enrichissement.

Pour Jésus il y a aussi une protestation sociale par l'ouverture aux pauvres, aux sans voix, les petits. Dans l'Évangile ce sont les bergers, les pêcheurs, les femmes, les enfants qui sont accueillis tous de la même manière. Et pourtant il n'y a pas de rejet systématique des "puissants", ils sont considérés simplement comme des hommes. Jésus affirme par ses paroles, par ses actes, que l'amour de Dieu est pour tous sans distinction de classes.
Il y a aussi une contestation, une remise en cause du pouvoir, et la dénonciation d'un détournement du "droit divin", c'est bien ce que nous dit le texte d'aujourd'hui, dénonciation d'un détournement qui se fait en faveur des plus puissants. L'autorité, le pouvoir ne sont que des fonctions dont Dieu charge certains afin de réaliser sur terre l'idéal de la création. "Le loup et l'agneau brouteront ensemble..."

Enfin, Jésus porte une protestation "éthique". Il conteste les règles religieuses, sociales, qui sont bien souvent fondées sur des principes de pureté, les règles qui excluent les femmes, les prostitués, qui excluent les malades, les publicains, les gens "de mauvaise vie", qui excluent au nom d'une certaine morale. Jésus affirme toujours la victoire de la vie sur la mort. Il ouvre les portes du Royaume à celles et ceux qui ont soif de respect et d'amour. Les publicains et les filles de joie, dit-il, vous devanceront dans le Royaume de Dieu.

Dans cette triple protestation, un ethnologue dira que l'on retrouve les trois axes autour desquels s'articulent les règles et les traditions de toutes les cultures. L'Évangile ne conteste pas la validité de ces traditions, mais il leur donne un sens nouveau. Il les met en conformité avec la volonté divine d'amour et de justice. La Loi elle-même alors s'en trouve transfigurée, remise "en ordre". Dans la Bible, on pourrait donc remplacer le vocable Loi par les mots culture ou tradition chaque fois qu'elle est invoquée comme la loi des pères, la tradition des pères.
Paul, dans l'épître aux Galates, écrit : "Avant que la foi vînt, nous étions enfermés sous la garde de la loi...". Le texte de Marc 7 prend alors une toute autre dimension. L'Évangile s'adresse à tous, quelle que soit l'origine, quelle que soit la tradition, quelle que soit la culture, quelle que soit la religion. Il pose à tous les mêmes questions, il adresse à tous les mêmes reproches et il propose à tous le même royaume d'amour, de justice et d'ouverture à l'autre. Et il le fait sans leur enlever leur originalité et sans les dénaturer. Toutes les cultures sont héritières de la postérité d'Abraham selon la promesse qui lui a été faite.

Le commandement de Matthieu 28 "Allez, faites de toutes les nations des disciples" n'est pas une injonction à l'uniformisation des cultures. Mais il est un appel à l'enrichissement, à l'enrichissement des cultures entre elles ; à commencer par notre propre culture, par notre propre foi. Il est aussi un appel à leur accomplissement par le double commandement d'amour, dans et par l'Évangile. Il ne faut donc pas se méprendre sur la visée universaliste de l'Évangile comme pouvaient le comprendre les pharisiens pour la Loi de Moïse. Il ne faut pas vouloir universaliser notre foi, comme peut-être certains de nos pères ont voulu universaliser un "occident chrétien".

Aujourd'hui nous sommes confrontés à une société mondialisée, une société culturellement fragmentée. Et il est pratiquement possible d'affirmer qu'il y a autant de cultures différentes qu'il y a d'individus qui nous entourent. Tout est possible, nous dit-on. Certains diront face à cette situation : "tout fout le camp". De nouvelles cultures sont en train de voir le jour, fruits d'un métissage multiple, ce qui laisse présager de leur possibles richesses. L'Évangile ne cesse pas d'être pour nous ce vis-à-vis vigilant qui nous interpelle, qui interpelle les hommes, qui leur propose un salut fait d'amour et de justice. À l'Église, et on pourrait dire aux Églises de ne pas se tromper de combat et de participer à l'œuvre créatrice perpétuellement renouvelée de Dieu dans le monde.

Amen !
Jacques Morel Prédications Prédications 2009
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