
Prédications
Christ nous arrache de nos tombeaux Jean 11/1-3 11/17-27
Vous le savez, l'Évangile de Jean est un texte plutôt méditatif, ce ne sont pas trop les faits qui intéressent l'auteur, ni les choses extraordinaires. Ce qui l'intéresse, ce sont les choses qui ont du sens, qui servent à porter le message qu'il veut transmettre.
La foi touche à un grand mystère que l'on approche de loin. Chacun a son angle d'approche, son propre cheminement, mais l'approche de ce mystère change les choses en profondeur. Comme horizon, il y a la parole de Dieu, parole préexistante incarnée en Jésus-Christ, dont le thème introduit l'évangile (le fameux Prologue) ; mais d'un autre côté, il y a la rencontre de ce Christ, par la foi, qui change le quotidien de la vie. Pour ceux qui croient, pas de contrainte particulière car les vrais adorateurs ne sont pas liés à un lieu, ils adorent en "esprit et en vérité".
Pour l'évangéliste tout se joue dans le présent. On ne trouve pas le mot "espérance" chez Jean, et il ne parle pas non plus de Parousie. Celui qui croit "a" la vie éternelle, celui qui ne croit pas est déjà jugé parce qu'il ne croit pas.
Dans le texte que nous avons lu aujourd'hui, Jésus ne semble pas faire grand cas de la maladie de son ami ! Deux jours passent !!! On imagine les disciples rongés d'inquiétude (comment ! Il ne veut pas secourir le malade ?) et de frustration (il va se faire mal voir, et nous aussi avec lui !). Tout ceci s'ajoute aussi au risque encouru à retourner dans une région où les Juifs lui en veulent. J'imagine les disciples un peu perdus, les yeux sur leurs chaussures, incapable de suivre la pensée de leur maître. Mais Jésus donne l'impression d'avoir un plan. Finalement les disciples décident de l'accompagner malgré leur crainte.
Et puis là les disciples disparaissent de la scène : il seront témoins muets, comme nous le sommes aujourd'hui.
Jésus suit son chemin, il ne s'adapte pas au rituel, il ne se joint pas à ceux qui pleurent le défunt, il ne va pas se recueillir devant la tombe. Mais il prend du temps pour Marthe venu l'accueillir avec des reproches. Il la laisse dire. Marthe est bouleversée, elle essaye de donner un sens à ces événements, on la voit en chemin dans ses pensées.
Et Jésus l'accompagne, la guide vers un autre lieu. Il détourne son attention de son frère et la porte vers lui. Subitement, une porte s'ouvre pour Marthe, elle sort du chemin qui la mène à la tombe de son frère et elle entre dans une perspective de vie "c'est toi qui es le Christ !"
La parole de Jésus arrache Marthe à la détresse qui la tient prisonnière. Elle l'arrache au pouvoir de la mort. Marthe se sent capable d'adhérer à la vie. C'est pour elle une sorte de résurrection. Un arrachement qui n'est pas mécanique : combien n'arrivent pas à sortir du chagrin...
Nous connaissons les tombeaux qui nous enferment, les deuils qui nous obsèdent, les murs devant lesquels nous épuisons nos forces... Il nous manque le recul, la force de détourner notre regard de ces voies sans issues, de relever la tête pour découvrir une autre perspective. Alors ici le culte peut jouer un grand rôle, il peut représenter une aide précieuse pour notre vie ; car c'est un temps pour sortir de notre agenda, de nos préoccupations, un temps pour se dé-placer, faire une place pour l'Autre avec un "grand A".
C'est la vocation d'une paroisse, c'est son boulot. Offrir un lieu qui donne une autre perspective. D'où le danger de la routine, d'une certaine "liturgie" qui n'ouvre plus l'horizon à force d'être répétée. Il faut savoir doser entre le répétitif qui donne une certaine stabilité et un indispensable changement qui par son aspect inattendu contraint à se resituer, à faire le point.
Et puis dans la dynamique paroissiale, on est aussi bien occupé, on aime faire vivre un lieu qui nous apporte beaucoup et qui engage l'avenir dans le bon sens. À l'heure où la foule se presse moins qu'avant, le danger est de faire reposer la même charge sur un nombre de personnes réduit. Il est alors capital de maintenir ouverts des chemins peut-être inhabituels ou inexplorés, d'être attentif à une demande qui semble à première vue étrange.
C'est là, dans nos chemins, dans notre quotidien, dans nos activités et responsabilités que le Christ nous rejoint. Et peut-être plus particulièrement dans une situation à risque. Marthe était entraînée vers le tombeau, Jésus s'est interposé pour l'inviter à lever les yeux vers lui. Ce qui impliquait de les détourner du tombeau.
Le culte doit conduire à interposer entre nous et nos perspectives mortifères un autre regard, un regard vers le Ressuscité, vers le témoin de la vie, la parole éternelle de Dieu, lumière venue dans le monde.
"Je suis la résurrection et la vie" ; Marthe connaît son catéchisme, mais là, c'est un peu comme si cette construction qu'elle a édifié avec peine dans l'apprentissage, le savoir, elle en franchit la porte, elle se l'approprie. Marthe habite désormais sa foi : elle devient croyante, elle s'engage dans une relation de confiance.
Elle ne sait rien d'autre pour son frère. Son problème n'est pas réglé, mais désormais il y a Jésus entre elle et son problème et cela fait la différence. La voilà engagée dans une autre perspective, elle est confiante, elle est rassurée.
Cette dimension de la confiance va de pair avec une sorte de lâcher prise. Elle ne peut rien faire pour son malheur, mais désormais cette situation ne l'entraîne plus elle dans la mort. Appelée à la vie, elle va pouvoir s'en saisir : "je crois que tu es le Christ" .
Voilà le salut que nous annonçons. Accessible maintenant à quiconque croit. C'est aussi une interpellation pour nous, chrétiens de longue date, une interpellation renouvelée à lever les yeux vers la lumière, à laisser de côté ce qui nous occupe pour y jeter un regard renouvelé par la priorité que nous donnons à notre foi au Christ vivant.
Amen !