
Prédications
Quand le piège du "faire" se transforme en "être" et finit par conduire vers l'autre. Luc 10,25-37
Luc dans ce passage, nous rapporte la discussion entre Jésus et un Docteur de la loi, un casuiste, c'est-à-dire quelqu'un qui cherche dans la Torah une réponse à toutes les questions, à tous les cas qui peuvent se poser dans la vie courante des hommes. C'est un homme qui avec beaucoup de scrupules et de compétences, transforme l'Ancien testament, la Torah, en un code permettant à chacun de savoir ce qu'il doit faire ou ne pas faire à chaque moment de la vie. L'objectif de cet homme et de ses pareils n'était pas d'abord d'empoisonner la vie des fidèles, mais de donner des guides pour la vie courante, pour permettre à chacun de répondre dignement à l'élection divine. Pour répondre à cette injonction de Deutéronome que nous avons lue : "Écoute la voix du Seigneur ton Dieu, en observant ses ordres et ses commandements inscrits dans ce livre de la Loi ; reviens au Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur et de toute ton âme." (30/10)
Le problème avec ce genre de démarche, c'est que souvent elle devient un piège. Elle devient un piège pour le fidèle mais elle devient un piège aussi pour le Docteur de la loi. Et les légistes finissent par former une caste, par s'enfermer dans un groupe d'organisation patenté, référencé, de la vie des gens et des personnes, un groupe qui estime détenir les clés immuables et définitives de la vérité. Il faut dire malgré tout à leur décharge, que le peuple bien souvent, trop souvent, aime pouvoir se reposer sur eux, ce qui leur évite de se poser trop de questions, tout en maudissant par ailleurs ces moralistes sentencieux et totalitaires qui, il faut bien le dire, parfois vous pourrissent un peu la vie.
Ce casuiste donc, aborde Jésus et lui pose une question. En fait, comme le remarque Luc, il ne pose pas vraiment une question, il tend un piège. En effet lui il connaît ou du moins il est persuadé de connaître la véritable réponse. Et le piège est bon, car quelque soit la réponse que donnera Jésus, celui-ci se fera prendre ; s'il répond de manière orthodoxe, il sera disqualifié, aux yeux de la foule de ses admirateurs, car il n'apportera rien de neuf par rapport à ce que disent les scribes, les pharisiens, les Docteurs de loi. Il apparaîtra comme faisant partie de leur caste, comme un des leurs. Et s'il donne une réponse hétérodoxe, il apparaîtra cette fois comme allant contre Moïse. Il aura alors à se justifier, par une longue et fastidieuse démonstration qui le classera à nouveau parmi les casuistes coupeurs de cheveux en quatre. Jésus ne tombe pas dans ce piège. Sans doute n'est-il pas dupe et le voit-il tout de suite. Il le voit d'autant plus qu'il est sensible et opposé à la question du "faire" comme moyen de salut. Il ne peut pas accepter cette question : "que dois-je faire pour hériter du Royaume ?" Il sait aussi, nous le voyons par ailleurs dans les Évangiles, qu'il n'a pas intérêt à rentrer dans un débat sans fin.
Mais Jésus est bien formé et c'est un bon "polémiqueur", on pourrait dire un bon Juif pharisien. Et comme un bon pharisien, il retourne la question en renvoyant le juriste à ce qu'il connaît le mieux, la Loi de Moïse, en lui posant une question : qu'est-il écrit ?
La réponse du juriste n'est pas inintéressante, elle montre son intelligence de la Parole de Dieu ; et sans doute aussi son cœur n'est-il pas aussi noir qu'on a bien voulu le présenter parfois. Il rassemble en une seule phrase deux idées distinctes prônant l'amour de Dieu et l'amour du prochain. Cette sentence, ce verset n'existe pas comme tel dans l'Ancien testament. Il est un assemblage de deux passages, un passage du Deutéronome, texte de Loi "tu n'auras pas d'autre Dieu que Dieu", et du Lévitique, "tu aimeras ton prochain comme toi-même".
Peut-être par cette réponse le casuiste prend-il Jésus un peu de court. Il lui enlève littéralement les mots de la bouche. Et c'est sans doute pour cela que Matthieu l'évangéliste préfère placer ce commandement dans la bouche de Jésus. Jésus d'ailleurs le reconnaît volontiers, et il ajoute : "fais donc comme cela".
La boucle est bouclée. Le juriste pose une question en "faire" mais il donne une réponse en "être" et Jésus engage à le faire, c'est-à-dire à "être". Il ne parle pas seulement d'aimer le prochain, mais "aime-le déjà quand tu lui parles, alors tu vivras". La discussion aurait bien pu se terminer là, avec peut-être un léger avantage au juriste. Il sait très bien ce qu'il faut faire pour hériter la vie éternelle, il faut aimer.
Mais il n'est pas satisfait. Il n'a pas sans doute pas atteint son but. Alors il veut justifier sa première question ; il veut la rendre légitime et il pose une nouvelle question qui celle-ci n'est sans doute pas un piège, mais une vraie question. Une question qui lui vient spontanément du fond du cœur et dont il n'est pas vraiment sûr qu'il y ait une vraie réponse, une réponse définitive : trace-moi le portrait-robot de mon prochain.
Cette question est une question qui se trouve en filigrane tout au long de la Loi : quel rapport doit avoir le peuple d'Israël avec les autres, avec ceux qui n'en sont pas, avec les étrangers ? Ainsi par cette deuxième question, il ne chercherait peut-être plus à mettre Jésus dans l'embarras, mais il exprime alors son propre embarras. Il veut une réponse qui lui permette de pratiquer à coup sûr l'amour du prochain et ainsi de se sentir en règle avec sa conscience et avec Dieu. Le Docteur de la loi oscille sans doute entre un amour universel qu'il croit ou qu'il perçoit comme un idéal totalement irréalisable car contraire aux lois du pur et de l'impur, et un amour restrictif, ségrégationniste dont il saisit maintenant les limites.
La définition la plus courante à l'époque de Jésus, c'est "le prochain, c'est l'Israélite". Le prochain, c'est celui de ma famille, de ma tribu, de ma nation. Mais même cette définition est irréaliste. En hébreu, le mot traduit par "prochain" dans l'Ancien testament peut aussi être traduit par "autre", dans l'expression "l'un et l'autre", c'est le même mot qui est utilisé, les uns et les autres. Ce mot hébreu d'ailleurs ne désigne pas forcément un être humain. Par exemple dans Genèse 15 qui nous raconte comment Abraham fait un sacrifice d'alliance avec Dieu et qu'il partage les animaux en deux, les deux parties de chaque animal sont disposées l'une en face de l'autre et le feu de Dieu passe au milieu.
Le prochain c'est l'autre, ou l'autre c'est le prochain. C'est le même mot. Le prochain c'est celui qui est en face de moi. L'autre, celui que je reconnais comme mon vis-à-vis, celui qui me parle et à qui je parle.
La définition donc n'est pas si simple. Et l'on dit bien souvent qu'un bon dessin ou un petit dessin vaut mieux qu'un long discours. Et Jésus va prendre un exemple. Il répond au Docteur de la loi par un cas précis, une histoire, une parabole, même si cela n'est pas une parabole et même si cette histoire est toute théorique. C'est le seul moyen qu'il y a pour montrer qu'il est faux de vouloir tenter une classification des gens, une classification des créatures de Dieu. Il n'y a pas, il ne peut y avoir d'autre définition du prochain. Le prochain c'est toujours celui qu'il y a en face, c'est toujours l'autre et en cela tous, tous sont différents. L'homme qui est sur la route de Jérusalem à Jéricho, c'est n'importe qui. Il n'est pas défini. On ne connaît pas son statut social, on ne connaît pas sa richesse ; on ne sait pas qui il est, ni pourquoi il est sur cette route, ni d'où il vient et où il va. Et pourtant cet homme, il lui arrive un événement inattendu et pour tout dire, une catastrophe. Le prochain advient dans l'inattendu. C'est un phénomène accidentel. Ceux que l'on rencontre tous les jours, les gens de la famille, n'englobent pas tous les prochains. Les prochains sont ceux qui arrivent parfois par hasard, car l'amour a besoin de hasard pour donner sa pleine mesure. On ne peut pas répondre à la question "qui est mon prochain" sans autre critère que celui du hasard.
Et c'est bien là la réponse à donner au légaliste. Celui-ci est quelqu'un qui ne laisse aucune place au hasard. Il n'est pas un homme mauvais, c'est un homme qui refuse le hasard, qui veut une réponse à toutes les questions. Ainsi en sont aussi le prêtre et le Lévite de notre histoire. Ils ont les meilleures raisons du monde de passer outre, il leur faut conserver leur pureté rituelle, ils sont obéissants à la loi de Moïse. C'est par cette obéissance ou au nom de cette obéissance, qu'ils fuient. Ils n'ont pas le droit de risquer l'impureté, la profanation qui rejailliraient sur tout Israël. C'est pourquoi ce blessé ne peut pas être leur prochain.
Le Samaritain, c'est le troisième homme de cette histoire qui est soumis au hasard par Jésus. Il ne s'agit pas d'un homme sans loi. Il s'agit simplement du pire ennemi des Juifs, le faux frère, l'hérétique. Un Juif et un Samaritain ne peuvent en aucun cas être des prochains, nous l'avons vu il y a quinze jours. En plus de la loi, ce Samaritain a un cœur qui parle plus fort que la loi. Le texte utilise une expression qui bien souvent est utilisée pour Jésus : il a le ventre noué. Ce cœur impose l'amour du prochain. Ainsi cet homme ne fuit pas, il ne fuit pas la rencontre accidentelle. Il l'accepte. Mais pour cela il laisse ses réticences, ses préjugés, de côté. Il s'approche du prochain et donc ce faisant il se fait proche de lui, il devient le prochain. L'amour du prochain commence par un chemin qui se détourne, pour rencontrer l'autre. Il se donne au blessé, il se donne au blessé comme un allié immédiat.
Cet homme qui est sur le bord de la route et qui est donné comme mort, serait sans doute mort si personne n'était venu à son secours. Le détail de la monture est plein de sens : le Samaritain va jusqu'à donner sa propre place sur la monture afin de lui donner une espérance. Et il donne au blessé ce dont il a besoin. Mais cela vient ensuite, après s'être donné lui-même, parce que la situation le commande. Il agit en sorte que d'abord le blessé survive et soit soigné ensuite.
Puis, et c'est sans doute l'un des points les plus intéressants du texte, le Samaritain ferme la parenthèse. Aimer son prochain, c'est aussi cela, savoir quand il faut porter secours, s'approcher, et savoir aussi quand il faut se détacher et laisser les chemins continuer, les uns d'un côté, les autres de l'autre côté.
"Lequel de ces trois te semble être devenu le prochain de celui qui est tombé sur les brigands ?" Jésus montre au casuiste qu'il est parfaitement capable de reconnaître le prochain et c'est en cela qu'il le coince. Il lui montre qu'il est capable de se débrouiller sans se laisser toujours téléguider par la loi de Moïse, par la casuistique. Il le pousse à dire qu'ici le prochain c'est celui qui s'est rendu proche, c'est le Samaritain, même si celui-ci est l'ennemi héréditaire, il lui fait dire que ce que cet homme fait, est parfois plus important que ce qu'il est en terme de race ou d'opinions.
La question de Jésus, vous l'avez vu, comporte une sorte d'anomalie. On aurait tendance à croire, à penser, à imaginer, à réfléchir le prochain comme celui qui est blessé sur le bord de la route. Ce prochain, c'est toujours l'autre. Mais en réalité, Jésus ici retourne les propositions. Ici ça n'est pas celui qui est blessé qui est le prochain ; c'est celui qui se détourne, qui se porte au secours du blessé. C'est celui qui se rend proche de lui.
Ainsi pour qu'il y ait prochain, il faut toujours qu'il y ait deux personnes, qu'il y ait deux autres. Je n'aurai de prochain moi-même que si je me fais le prochain de l'autre.
Enfin, et on pourrait terminer là-dessus, cette histoire est sans doute la parabole de l'histoire du salut. Elle est l'histoire de l'incarnation de la Parole de Dieu en Jésus Christ. En Jésus Christ, Dieu s'approche de l'humanité blessée. Il se détourne, il s'approche de cette humanité pour aller à sa rencontre, il se donne à l'humanité comme un allié immédiat et durable. Il laisse sa place à l'autre. Il donne au blessé, il donne à l'humanité ce dont elle a besoin. Par l'action du Saint esprit, tous les jours. C'est la situation, là aussi, qui commande, à chaque moment, une réponse. Et Dieu sait aussi fermer la parenthèse. Même s'il ne la ferme pas de la même manière que les hommes. Mais il laisse chacun-e aller son chemin, chacun-e aller sur sa route, prendre ses responsabilités, continuer. Et il poursuit sa route. Cela ne veut pas dire qu'il n'y aura pas d'autres rencontres. La rencontre peut être permanente. Chacun peut aller sur sa route côte à côte, mais chacun avec son autonomie, avec son identité, sans avoir besoin de tout le temps se référer à une casuistique pour savoir comment se guider, mais en étant guidé par l'amour seul.
Amen !