
Prédications
Dieu insaisissable qui laisse aux humains leur pleine liberté Exode 3/1-15 Luc 13/1-9
Drôle d'histoire que cette histoire de Moïse qui dans le désert de Madian fait paître le troupeau de Jéthro, son beau-père sacrificateur. Si l'on se fonde sur la Torah, tout peut laisser croire que ce brave Jéthro n'est pas juif et qu'il peut être considéré comme un païen. Pourtant l'histoire, et le livre de l'Exode en particulier, nous montreront que Jéthro est celui qui va permettre à Moïse et au peuple d'Israël de re-découvrir leur Seigneur. C'est dans ce désert de Madian que Dieu apparaît à Moïse et c'est cette terre de Madian qui est considérée comme étant sainte ; en tout cas c'est ce que découvre Moïse dans la Parole du buisson. Moïse, dans ce désert qui pour lui est un exil, va rencontrer le Dieu d'Israël, va rencontrer le Dieu de ses pères, le Dieu de son père.
Dieu interpelle Moïse dans une vision assez insolite. À tel point que Moïse, qui ne sait pas à quoi il a à faire, marque son étonnement et sa curiosité en s'approchant et prend le risque de profaner par ignorance un lieu saint. La première chose que ce Dieu va dire à Moïse, c'est "détourne-toi, ne t'approche surtout pas. Car tu ne peux pas piétiner une terre sainte, tu ne peux pas regarder la sainteté de Dieu." Moïe a tout à apprendre, l'identité même de Dieu lui est étrangère.
"Je suis le Dieu d'Israël, le Dieu de tes pères ; j'entends la plainte de ton peuple, de mon peuple ; et voici je vais faire quelque chose pour lui. Je vais le délivrer de la terre d'Égypte. Va et fais sortir mon peuple de la terre d'Égypte ".
Quel Dieu déroutant !
Si on se met à la place de Moïse, on peut facilement comprendre ses hésitations. Il est facile à ce Dieu encore inconnu, du haut de son ciel ou de son buisson ardent, d'envoyer quelqu'un d'autre faire le travail à sa place ! Moïse, lui, sait ce qu'il risque à retourner en Égypte. Il a fui parce que sa tête est mise à prix. Pour défendre les Israélites ses frères, il a tué un Égyptien et encourt la peine de mort. Il est facile à ce Dieu d'envoyer Moïse à sa place. Et l'histoire nous montrera que Moïse avait raison de se méfier, parce que la sortie d'Égypte, la libération de l'esclavage, ne sera pas une partie de plaisir, mais une aventure compliquée, délicate, longue. Oui, quel Dieu bizarre car le seul signe qu'il donne à Moïse en guise de preuve que Lui fera sortir le peuple d'Égypte, c'est : "vous viendrez dans le désert et vous me rendrez un culte". C'est avec "ça" que Moïse va devoir être l'intercesseur entre Dieu, pharaon et le peuple d'Israël. Ça aussi, c'est un peu facile ! Dieu envoie Moïse, mais il ne lui donne rien de concret pour lui faciliter la tâche. Ce n'est pas exagéré de la part de Moïse que de vouloir des arguments un peu plus concrets et convaincants que celui-là, et puis surtout quelque chose qui vienne avant les événements et pas après.
Moïse essaye alors autre chose, il dit à Dieu :" Dis- moi qui tu es. Dis-moi quel est ton nom."
Dans le Moyen Orient, connaître le nom de quelqu'un c'est avoir une relation extrêmement intime avec cette personne ; et c'est aussi posséder, saisir un peu de cette personne. Connaître le nom intime de Dieu, c'est posséder un peu de sa force, de sa puissance. Et là, Dieu renvoie Moïse et il le laisse avec une énigme en guise de nom.
C'est un nom imprononçable, un nom qui d'une certaine manière n'existe pas. Dans la Bible il est transcrit par quatre lettres, mais ce sont quatre consommes et nous n'avons pas les voyelles qui vont avec. Donc à quoi sert d'avoir quatre consommes en main si on ne sait pas comment les prononcer ? En plus ces quatre consommes sont la racine d'un verbe, le verbe être, qui est inutilisé en hébreu. On ne sait pas comment ce mot se prononce, donc on ne sait pas comment le traduire, par conséquent on ne sait pas quoi faire de ce mot-là. Le texte nous le traduit par "je suis", mais ce n'est pas cela que cela veut dire. En tout cas ça n'est qu'une des possibilités de traduction du nom. Ça peut aussi être "j'étais", ça peut être "je serai". En tout cas, ces incertitudes qu'on ne peut pas vraiment lever vont bien dans le sens du texte : Dieu dit à Moïse "tu verras, et débrouille-toi avec cela !".
On peut comprendre qu'il a été difficile pour Moïse d'affronter la plus grande puissance politique et militaire de l'époque pour délivrer son peuple qui était sous cette tutelle. Mais il lui a été tout aussi difficile de se tourner vers le peuple d'Israël pour lui dire "voici le Dieu, ton Dieu, m'a rencontré dans le désert et m'a envoyé pour te libérer de l'esclavage."
Lorsque l'on s'adresse à Dieu, ou plutôt lorsque Dieu s'adresse à nous, il ne nous donne pas d'autre preuve que celle qu'il a donnée à Moïse. Il ne nous donne pas d'autre preuve que celle-ci : tu verras, tu te mettras à genou devant moi et tu me prieras ; et tu me diras tes louanges. Je suis celui que j'étais, celui que je serai, voilà mon nom de générations en générations ".
C'est un nom plein de liberté. Comme c'est une relation pleine de liberté que nous avons avec Dieu. Mais aussi pleine de difficultés et pleine d'angoisse parce qu'on n'arrive pas à cerner ce Dieu. Il nous échappe en permanence. Et pourtant les hommes de tous temps vont essayer de l'enfermer. Vont essayer de l'enfermer dans des temples. Vont essayer de l'enfermer dans des tabernacles. Vont essayer de l'enfermer dans des dogmes et dans des règles.
C'est de cela dont il est question dans l'Évangile de ce jour.
Des personnes qui se trouvent là, racontent à Jésus ce qui est arrivé aux Galiléens. On ne sait pas qui elles sont. Est-ce que ce sont des disciples ? Est-ce que ce sont des Juifs de Jérusalem ? Est-ce que ce sont des Galiléens, des Juifs de Nazareth par exemple ? On ne sait pas. Mais ces gens-là viennent voir Jésus, peut-être avec un petit sourire narquois sur les lèvres, on peut l'imaginer en tout cas : "tu vois Jésus, ces gens qui sont des Galiléens donc pas des Juifs comme nous, des gens qui ne sont pas vraiment de "bons Juifs". Ils sont Galiléens de toute façon, et puis ils font des sacrifices, mais ces sacrifices ils ne les font pas au Temple, ils les font quelque part sur leur haut lieu, alors que nous savons, la Torah nous le dit, il faut supprimer des hauts lieux. "
On peut imaginer que Jésus, à l'écoute de ces paroles se met en colère. Et c'est un peu comme cela que moi je voudrais les lire : "croyez-vous que ces Galiléens fussent de plus grands pêcheurs que tous les autres Galiléens parce qu'ils ont souffert de la sorte ? Vous imaginez, vous, que ce qu'a fait Pilate est une punition, une punition méritée pour ces gens qui sont "de mauvais croyants" ! Non, je vous le dis, mais si
vous, vous ne vous repentez pas, si
vous, vous ne changez pas d'attitude, de comportement, alors
vous, vous mourrez. "
Et Jésus rajoute un autre exemple : "ou bien ces dix-huit personnes sur qui est tombée la tour de Siloé, ça ce sont des Juifs, c'est à Jérusalem que ça se passe ! Et puis, on peut supposer que ces gens-là étaient en train d'accomplir un acte de piété, du côté de la tour de Siloé, près de la piscine de Siloé où l'on fait des ablutions rituelles, où l'on se purifie. Et pourtant, la tour de Siloé est tombée sur eux ! Sont-ils plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Sont-ils plus coupables par voie de conséquence que ces Galiléens qui ont souffert ? Non je vous le dis, mais si vous ne vous repentez pas, vous périrez, tous, également".
Jésus s'insurge contre cette volonté de ses interlocuteurs à vouloir maîtriser la foi des autres. Vouloir maîtriser ce qui est bien et ce qui n'est pas bien, ce qui est juste et ce qui est injuste, ce qui est conforme et ce qui n'est pas conforme à la volonté de Dieu. D'une certaine manière ils veulent maîtriser Dieu. Et ça n'est pas très différent que de vouloir connaître son nom pour le posséder, pour l'utiliser à son propre profit.
Et voilà que Jésus nous dit, à travers ses interlocuteurs, que cela est péché de vouloir posséder Dieu et surtout de vouloir imposer aux autres sa propre vision des choses. C'est cela qui entraîne la mort. Pas forcément les tours qui s'effondrent, pas forcément les assassinats politiques ; cela entraîne une mort qui est une mort toute autre. Celle qui nous éoigne de Dieu. Celle qui nous fait dépérir dans le manque d'espérance. Celle qui nous empêche de nous tourner vers Dieu pour nous prosterner devant lui et lui rendre un culte.
Luc rajoute dans la foulée, cette histoire du figuier.
Un homme avait un figuier planté dans sa vigne, il vint y chercher du fruit, n'en trouva pas ; alors il dit au vigneron "coupe-le !".
Le contexte du passage nous invite à penser que le propriétaire de la vigne, c'est Dieu. Dans l'esprit des interlocuteurs de Jésus les malheurs des Galiléens ne peuvent être qu'une "punition" divine.
C'est Dieu qui vient, il vient voir le figuier et il ne trouve pas de fruit. Le figuier alors représente tous ceux qui dans sa vigne doivent porter du fruit. C'est le peuple d'Israël, d'une certaine manière c'est nous tous. Et le vigneron ? Le vigneron, c'est celui qui se fatigue inlassablement à cultiver la vigne, c'est celui qui sans doute doit souffrir le plus lorsque ce figuier ne porte pas de fruit et qu'il pompe inutilement la terre. Le vigneron, dans ce contexte, c'est le Christ lui-même. Et c'est lui qui va intercéder, c'est lui qui va intercéder auprès de Dieu en lui disant "Seigneur laisse-le encore cette année, l'année prochaine peut-être donnera-t-il du fruit."
Jésus, qui proteste, qui se fâche avec ses interlocuteurs, qui les engueule même copieusement en leur disant "maintenant convertissez-vous sinon vous allez mourir, portez du fruit sinon je vais vous couper à la racine", c'est celui-là même qui se tourne aussi vers Dieu pour lui dire "prends patience, les choses viendront".
Ainsi l'histoire du salut se trouve constamment dans cette espèce de paradoxe et de tension : il ne peut pas y avoir de liberté, Dieu ne peut pas laisser aux hommes la liberté sans que les hommes ne puissent pas assumer pleinement cette liberté et donc même sans qu'ils ne puissent se détourner, se détourner de sa voie, se détourner de son Évangile. Cette liberté implique que l'homme ne peut pas "posséder" Dieu, se rendre maître de sa Parole, de son Évangile. Cette liberté entraîne bien des difficultés. Des difficultés pour Dieu, des difficultés pour ceux qu'Il envoie, pour Moïse, pour le vigneron, pour Jésus. Et aussi des difficultés pour les êtres humains laissés libres. Elle demande de la patience. Elle demande aussi de l'humilité.
Aujourd'hui nous sommes dans cette vigne, nous sommes cette vigne. Il n'est pas question de savoir si notre fruit est délectable, ou s'il fait défaut. Nous sommes invités à nous tourner vers ce Dieu inconnu, vers ce Dieu que l'on ne possède pas, vers ce Dieu que l'on ne peut pas nommer. Nous tourner vers lui pour lui rendre grâce et donner notre louange en témoignage de la liberté qu'il nous a acquise. Nous sommes invités aussi à cesser de porter des jugements sur les autres qui ne "croient pas comme nous", ou peut-être tout simplement qui ne croient pas du tout. Car ils sont comme nous, dans la même vigne du Seigneur, dont le vigneron intercède pour nous et intercède aussi pour les autres.
Amen!